A découvrir

Partie  I

1911 – 1947

UNE VIE (PRESQUE) ORDINAIRE

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« Car vois-tu chaque jour

Je t’aime davantage
Aujourd’hui plus qu’hier
 Et bien moins que demain »

(Texte de Rosemonde Gérard, gravé à l’intérieur d’un médaillon,

et que mon père citait souvent, sur des cartes ou des lettres adressées à ma mère)

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  • Marseille, le 23 mai 1937 (derrière une photo) : « Petite marguerite effeuillée que vas-tu me répondre ? Grâce à Dieu, si je n’ai pas satisfaction, j’ai encore tout un massif pour recommencer. Tendrement, Roger. »
  • Arles, 8 septembre 1937  (derrière une photo de ma mère, écrit par elle) :« Aimes-tu ? Ce… regard … lourd … de … Tendresse … Hum. Ton affectueuse Rithé qui … a peur !! »
  • 15 janvier 1938 : mariage de Mlle « Phi-Phi » Court (diminutif de Joséphine, sœur aînée de ma mère) avec Monsieur Etienne Méric.
  • Camp de la Gorra le 12 avril 1938 pendant la période militaire des 15 jours (écrit par mon père derrière une photo) :«  Voici pour m’Amour l’unique photo tirée pendant la période de 2ème réserve. Ce 12, j’étais de service « de jour ». C’est en surveillant la distribution des plats que le photographe m’a pris avec une pièce de mon groupe. Ton petit sergent qui t’adore, Roger. »
  • 8 mai 1938 : les fiançailles (textes écrits derrière photos) : « L’un contre l’autre, ta tête un peu sur mon épaule. Dieu fasse qu’il en soit ainsi, toujours. M’Amour, je t’adore, ton Roger »
    « Fiançailles resplendissantes de joie, d’allégresse, telle est la physionomie de ce groupe magnifique qui reflète si grandiosement notre beau 8 mai 1938. Ton fiancé chéri qui t’aime à la folie. Roger »
    « Francs comme l’or nos yeux n’ont point peur de se rencontrer. Ils ne peuvent qu’y lire franchise, et Amour. Le cadre de ces fleurs ne pouvait mieux t’aller ma Ri. Affectueusement à toi, ton fiancé tien, Roger. »
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    Menus du repas de fiançailles,
    rédigés pour M. Louis Court et Mme Louise Court (mes grands-parents maternels)
    par un convive facétieux (dont j’ignore l’identité)


    MENU (de Mme Louis Court)
    Hors d’œuvres avariés
    Pâtés glacés
    Macédoine
    Veau à la Navarraise
    Petits pois à l’américaine
    Poulet de Bresse manqué
    Salade de Maison
    Pièce glacée
    Bombe montée

        Petits Courts   


    Dragées Chewing-gum
    Vins
    Langogne – Blanc bec
    Vin vieux 1939
    Moscatto di canelloni
    Monsieur
    Café – Cognac
    Fiançailles officielles de Mademoiselle :Marie-Thérèse Gabrielle Court (petite-main)
    et de Monsieur Roger Caro
    Arles le 8 mai 1838

  • MENU (de M. Louis Court)
    Hors d’œuvres mariés
    Pâtés chauffés
    Macédoine
    Veau à la Navarraise
    Petits pois lourds
    Poulet de Bresse rajeuni
    Salade de Maison
    Bombe glacée
    Pièce à monter
    Petits Courts
    Dragées
    VINS
    Bourgogne – Blanc baptisé
    Vin vieux jeune
    Moscatto di Canelloni
    Café – Cognac
    Mousseux

    Fiançailles de Mademoiselle Marie-Thérèse Court
    et de Monsieur Roger Caro
    Arles le 8 mai 18921 


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mariage15 octobre 1938 : le mariage

«  Mois d’Octobre béni, tu as comblé mon âme,
     Par des Actes créés par nous autres humains
     Tu m’as donné un cœur, en ma petite femme
      Que je veux vénérer après ce doux hymen »,
 Roger

(derrière une photo)


Arles, 15 octobre 1938 : menu du repas de mariage

    • Hors d’œuvre
      Jambon, saucisson, olives, beurre
      Merlan sauce mayonnaise
      Veau Marengo aux champignons
      Haricots verts à l’Anglaise
      Pintadons dorés
      Salade
      Dessert
      Pièce montée
      Bombe glacée
      Corbeille de fruits
      Biscuits fins
      Dragées
      Vin rouge
      Vin blanc
      Chateauneuf du Pape
      Mercier
      Café


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      [Discours écrit par un inconnu (je crois reconnaître l’écriture de ma mère dont j’ai conservé le cahier, manuscrit, de chansons), adaptable à tout mariage… et me semblant convenir au sien…]

      Chère Amie, cher Monsieur, chère Madame, ou chère Cousine, etc.

      Un noble patricien de l’antique Rome, mariant sa fille, disait à son gendre : « Mon fils, en vous donnant aujourd’hui mon enfant, je vous lègue un trésor. Ma fille est bonne ; ma fille est vertueuse : cela vaut plus que les richesses des Césars de Rome, des doges de Venise et des Princes de Carthage :…
      Cette phrase du patriarche me revient à l’esprit aujourd’hui, et je veux, à vous aussi, chère Madame, vous l’attribuer : je ne crois pas qu’elle puisse trouver une meilleure et plus juste application.
      Celle qui, ici, dans ce joyeux comité, est la reine de la fête, mérite hautement l’éloge d’un ancien. Bonne et vertueuse vous l’êtes, et d’une manière admirable.
      Et dans notre siècle d’égoïsme, quel touchant spectacle que celui de la fraternité, de la sentimentalité, à une époque surtout de matérialisme ! Si le monde est parfois ingrat, il est une puissance suprême qui régit l’univers et qui est juste : c’est la divine Providence ! Elle bénit les braves, et, tôt ou tard, aussi, Elle se charge de les récompenser !
      O Ciel, nous t’implorons ! Protège la jeune mariée ; bénis son union ! bénis son Epoux aussi. Il est bon, il est loyal ; il est digne de Celle qu’il a choisi pour être la compagne de sa vie ! Dieu de bonté, suprême majesté, donne-leur joie, santé, réussite ! Ils le méritent ! Et nous serons heureux s’ils le sont eux-mêmes : c’est le vœu le plus ardent de nous tous, parents, amis et invités !
                                                                    Arles …
      [1] Cette date fait bien entendu partie de la plaisanterie.

Les temps deviennent plus incertains :
La Mobilisation :

Annexe 152 Bureau liquidateur
Certificat de Position militaire

    
Le Commandant de l’Annexe 152 bureau liquidateur certifie que le sergent de réserve CARO Etienne Roger né le 30 janvier 1911 à Marseille département des B d R classe de 1931 de la subdivision de Marseille, canton de Marseille inscrit au registre matricule sous le N° 1749 a été rappelé sous les drapeaux le 3 septembre 1939. Affecté à la Compagnie d’accompagnement du 64ème Bataillon de Chasseurs Alpins. Parti aux armées (Sud Est) le 6 septembre 1939 jusqu’au 14 mars 1940. Armées du Nord Est à compter du 15 mars 1940. Le 64 e B.C.A a pris part à des opérations de guerre.

A Digne le 19 février 1941

Le Ct de l’Annexe 152,
signature, cachet.                       
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[Ecrit derrière des photos] :

  • Tourrette-Levens  (photo avec au verso un double texte de ma mère et de mon père ; sur cette photo l’autre couple est celui formé par la sœur de ma mère, tante « Phi-Phi », et son mari, mon oncle Etienne Méric, lui aussi dans le même Bataillon de Chasseurs alpins que mon père);
    (De ma mère) : « C’est flou …comme impression. Mais nos sentiments sont clairs, forts et durables. Tendrement, Ta Ri. »
    (De mon père) : « Aux armées le 8 octobre. Quatre aux Armées, tel pourrait être le titre. Vue prise de la terrasse de la villa où je loge avec Autard et Letendre à Tourette-Levens. Tendre beau jour si plein de clarté pour nos âmes, Roger. »
  • Derrière une photo (Tourette-Levens): Ecriture de ma mère : « Qu’il est doux notre 15. Tendresses de ta Ri qui veut te laisser la place pour inscrire ta pensée. A notre lumineux anniversaire. Pour toujours, Rithé. »
    Ecriture de mon père : « Aux armées le 15 octobre 39. En prenant le café, qu’il est bon de revivre un tableau familial si plein de tendres sentiments. Dieu nous protège et étende sa main sur nous, Roger. »
  • Tourette-Levens2, le 21 octobre 1939. « Jour des tripes à la niçoise entre collègues de la C.A. «
  • Nice, le jeudi 9 novembre 1939 :« A ma Petite m’Amour mienne, ce petit souvenir de la zone des armées du Sud-Est. Me reconnais-tu, à mon sourire et à ma fossette, mon trésor. Là je me plais. Je me trouve réussi, modestie à part. L’encadreras-tu ? Mes plus tendres baisers à toi ma vaillante petite épouse tant chérie.
    Ton petit sergent « cigalon de petit garçon chéri » qui t’adore et te laisse son cœur. Roger. »
    (Et en dessous : Roger/Rithé, Rithé/Roger, 2 écritures différentes)
           
    [2] Village au-dessus de Nice                                

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[Derrière photo] :

  • « Prise d’armes du 27/1/40, à Pré-du-lac, Magagnosc. La section de garde fanion, sous-lieutenant Contant et lieutenant de Bouärd de Laforest. Affectueusement, ton petit mari chéri. Roger. »

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[Suivent les pages du Carnet de guerre tenu par mon père : écrit au crayon, puis repassé à l’encre. Extraits, du 12/4/1940 au 28/6/1940. Avec son Bataillon, il fut envoyé aux Armées du Nord Est. Déplacement Nice-Troyes. Le 1er carnet de guerre, jusqu’en avril 1940, a été perdu par mon père au cours de ses déplacements et activités militaires]:

    • Le 12 avril 1940 (Vendredi) :Fontaine Luyères3: Réveil 4 h départ 5 h pour Rouilly Geraudot en passant par Luyères – Belle – Epines Assencières et Rouilly. On a mangé un gâteau que M. Clément nous avait donné et bu 2 litres de blanc offerts également. On se met en DCA4  à la gare et la CA embarque à 11 h et part à 12h 45. Nous on ne part, avec Autard et mon groupe, qu’à 16h 45 : DCA sur le train. Il pleut. On mange et on dort sur le train.
    • Le 13 avril (samedi en train) : On se réveille à 5h30. On est à la gare de sarrebourg. Le train file encore et l’on passe à Saverne puis on arrive à Hochfelden vers 7h30. On parcourt à pied sac au dos les villages de Hohfrankenheim, Schaffhausen, Gougenheim, Durningen, Avenheim, et enfin Schnersheim. On a vu deux cigognes sur la cheminée d’une usine. On loge dans une grange. Personne ne parle le français. L’après-midi je me repose. Le soir je vais un peu boire avec Etienne la liqueur du pays, le schnaps. J’écris.
    • Le 14 avril 1940 (Schnersheim) - Dimanche. Il fait beau. Je me lève tard. Je vais à la messe où le curé dit son sermon en allemand. Je dîne avec des produits du pays. Charcuterie alsacienne. L’après-midi on va installer la DCA aux alentours et on se promène un peu dans le patelin. Le soir je vais écouter la TSF. On apprend que le lendemain matin à 4h on repartait. J’ai 2 lettres de m’Amour tout à moi.
    • Le 15 avril 1940 (Schnersheim). Départ à 5h30 pour une marche de 25 kilomètres. On repart vers Avenheim, Durningen, Gougenheim, Dunzenheim, Ingenheim, Wilnisheim, Melsheim, Gerswiller et enfin Bosselshausen où l’on arrive vers les midi après avoir mis en DCA à toutes les pauses de la marche. Presque personne ne parle Français. L’après-midi je vais placer mon groupe en DCA après le cimetière. Pas de lettres. Le soir, j’apprends que contrairement aux ordres prescrits, on ne partirait pas. Il fait beau. On va un peu boire la bière du pays qui est excellente. J’écris à tous. Vive notre 15 béni5.
    • Le 16 avril 1940 (Bosselshausen) -Mardi. Il pleut. Réveil à 7h30. Revue d’armes dans la cour. J’ai une lettre de Ri. Toujours pas de nouvelles de mon carnet journal perdu. Quel désastre. J’ai acheté une carte de la région (carte Taride N°25). L’après-midi on écrit. Repos. On reçoit l’ordre de porter nos ballots entre 18h et 19h aux cuisines.
    • Le 17 avril 1940 (Bosselshausen) - Mercredi. Réveil 3h30, départ 5h direction Kirrwiller, Obermodern, Zutzendorf, Niefern, Uhrwiller, Zinswiller, Oberbronn et enfin Niederbronn. On est à une dizaine de kilomètres des lignes. Il y a eu une marche de 25kms. On arrive très las. Niederbronn est une ville d’eau en partie évacuée. Il y a plein de troupes. On loge dans des maisons inhabitées. Le pays est très pittoresque. Les habitants parlent le Français. La pluie tombe vers le soir. J’ai une lettre de m’Amour portée par l’ami Tesseyre. Une de tante Jeanne et une de tonton Marius par la poste. J’achète quelques bibelots pour mes chères. Le Lt Pauli prend le commandement de la CA6 . On touche les sacs inférieurs, mon dernier espoir de retrouver mon carnet journal s’en va.
      [3] Je reproduis l'orthographe des noms propres telle qu'elle figure dans le carnet. Erreurs possibles.
      [4] DCA = Défense Contre Avions.
      [5] Rappel : le 15 est le jour de leur mariage (15 octobre 1938).
      [6] CA = Compagnie d'Accompagnement.
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    • Le 18 avril 1940 (Niederbronn) - Jeudi. Revue à 11h de cantonnement par le Lt Pauli. Je reçois 2 lettres de m’Amour du 15 et du 16 avril. Après midi le soleil apparaît. Revue d’armes et de cantonnement par le Commandant Desideri. Il ne vient pas. Il pleut à verse.
    • Le 19 avril 1940 (Niederbronn) - Vendredi. Lever 5h. Prise de DCA, 5h45, installation des pieux, mise en état des chantiers pour perfectionner les emplacements de mitrailleuses. Il fait du vent, sans pluie. On a de la boue jusqu’aux genoux. On travaille toute la journée. A 19h30 on s’en va. Toute la journée on a entendu le canon. J’ai 2 lettres de m’Amour. Comme ça me fait du bien, quel baume. Je suis fatigué. Dès mon arrivée je vais souper au mess qui refonctionne depuis midi et je me couche.
    • Le 20 avril 1940 (Niederbronn) - Samedi.Lever 5h. Prise de DCA 5h45, continuation des travaux. On a 4 alertes d’avions qui viennent tracer en fumée des grands cercles au dessus de nous. Les canons de DCA tirent sans arrêt. Les avions s’en vont. Le chef Gimbert venant de perm m’apporte un paquet de Tante Jeanne. La poste m’apporte un mandat et une lettre de ma Ri. Une lettre des Semestres, une lettre de Raymond, une lettre de chez moi, une lettre de Tante Clara. Je reçois encore un colis de « l’œuvre des Anciens Combattants ». J’écris et je vais au mess. Il a fait une journée magnifique.
    • Le 21 avril 1940 (Niederbronn) - Dimanche. Je ne suis pas de DCA, j’en profite pour dormir un peu plus et aller à la messe. L’église est très belle. Le prêtre lit l’évangile en 2 langues et fait le sermon de même. Je vais au mess. J’écris et je vais à Reichshoffen qui se trouve à 2km 900 de Niederbronn. J’achète des bibelots pour mes si chers Marseillais et Arlésiens, et j’envoie 2 cartes par la poste civile de Reichshoffen. Je visite la ville et je retourne à 18h. J’écris. Il fait chaud, un vrai temps d’été, avec un beau soleil. Pas de lettres aujourd’hui, que c’est triste. Je change mes jumelles.
    • Lundi 22 avril 1940 (Niederbronn) -Je suis de DCA. Lever 5h, DCA 6h. Beau temps. Il fait chaud. Une seule alerte. J’ai 3 lettres, une de Ri du 19, une de Jean Marie, une de Maguy. On nous apprend que les perms7  reprendront le 25 avril. J’écris.
    • Mardi 23 avril 1940, Niederbronn - Je me lève à 7h, je vais à l’instruction des ordres avec le Lt Bounias, un peu plus loin que la côte 252. L’après-midi revue d’armes. J’ai une lettre de Ri, ma petite épouse tant chérie. Il fait beau. Une seule alerte.
    • Mercredi 24 avril 1940, Niederbronn - Je suis de DCA. Je me lève à 5h. Le groupe du sergent Bech monte avec moi. Le Lt Contant est remplacé par l’adjudant Escande.
      J’ai 2 lettres, une de m’Amour, l’autre de mes chers parents. Vers le soir il pleut. En arrivant on m’annonce que je suis de jour à partir de 6h jusqu’au lendemain 18heures. Ce n’est pas gai. Le soir je prends note des consignes et passe l’appel de 21heures.
    • Jeudi 25 avril 1940, Niederbronn. -Je me réveille à 4h30. Passe l’appel pour 5h et fais faire avec Etienne les différentes corvées de quartier. Je cours toute la journée. J’ai une lettre de mon trésor de cigalon à moi. Une de Jean Marie, une de Marcel, une tante Louise, une de tante Jeanne, une de Maguy. Je quitte mon service à 18heures. Les permissions reprennent.
    • Vendredi 26 avril 1940, Niederbronn - Lever 5h. Départ 5h30. On va aux travaux près de Reichshoffen, puis on quitte à 9h et on va à une prise d’armes en l’honneur de 3 officiers polonais décorés de la Croix de Guerre pour faits d’armes. Je n’ai aucune lettre. L’après midi on va couper dans la forêt de Falkensten des billots de bois de 3m de long pour les tranchées (caillebotis –clayonnage). Je vais au Salut8.
    • Dimanche 28 avril 1940, Niederbronn.Je me lève à 8h. Je fais rendre les jerseys au magasin et je me débarbouille. Puis je vais assister à la Sainte Messe où j’entends prêcher en 2 langues. En sortant j’écris à m’Amour et je vais au mess. De retour j’écris à tante Jeanne, chez moi, aux Semestres, au Roucas, à Raymond. Je reçois une lettre du 26 avril de m’Amour dans une enveloppe toute rouge. Je n’ai pas envie d’aller me promener, je vais laver. Une chemise, 1 caleçon, 3 paires de chaussettes, 5 mouchoirs, 1 serviette, voilà une pièce de 5 ou 6 f au moins de gagnée. De retour, j’étends, et j’écris mon journal. Deux compagnies sont consignées pour la rougeole, la 2ème et la 3ème.A 6h1/4 je vais au mess. A 8h je vais au Salut.
    • Lundi 29 avril 1940, Niederbronn. Réveil 7h. La section est à la DCA, sauf les sergents. J’en profite pour écrire à ma Ri, car le Lt Houdard part du 64e demain matin. De retour je vais au mess et j’écris à Tante Jeanne, chez moi – Salon Gaston- Champagne, Léonie, mes chers Arlésiens, Jean Marie et Marcel. J’attends le courrier.J’ai une lettre de m’Amour du 27 avril ; 1 de Raymond ; 1 de tonton Marius.Vers le soir je vais à la DCA. Je soupe à 20h. Je rate le Salut.
    • Mardi 30 avril 1940, Niederbronn.Réveil 5h30. DCA. Je vais au bois chercher des « gaulettes » pour caillebotis. Puis je vais au mess à 10h30. De retour j’écris à m’Amour, tante Jeanne, chez moi, Raymond. Je vais un peu lire. J’ai du courrier.
    • Mercredi 1er mai, Niederbronn.Lever 7h. Je vais à la DCA. J’écris, je lis. Je vais au mess, j’ai 2 lettres de m’Amour et une du PSF m’annonçant un colis. Je vais au Salut.
    • Jeudi 2 mai, Niederbronn.Ascension. On est de DCA. Etienne est parti ce matin à 10h en perm. J’apprends que je suis proposé juge pour la 44e division. Quel honneur. J’ai une lettre de mon Trésor. Le soir j’arrive trop tard de la DCA pour le Salut.
    • Vendredi 3 mai, Niederbronn.Je vais à la DCA à 7h. On boulonne dur. Pas d’alerte. Le matin douche. C’est la 1/2 brigade qui m’a proposé juge. Il pleut le soir. Je vais au Salut. J’ai eu une lettre de mon trésor si beau, du 1er Mai.
      [7] Les permissions.
      [8] Salut : office religieux du soir.
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    • Samedi 4 Mai 1940, Niederbronn. Lever 5h DCA. Il fait mauvais temps. On travaille dur. J’ai une mettre de m’Amour, une de Tantine, l’autre de tante Gil qui me dit que Gaston est contrarié.Le soir je vais au « Théâtre au front » donné par la troupe officielle du 43ème Corps d’armée. Magnifique soirée, très bien présentée. J’ai écrit 3 lettres.
    • Dimanche 5 Mai 1940, Niederbronn les Bains.Je me lève à 8h, je vais à la messe à 9h30 puis nous allons sabler le champagne au mess, que nous offre le capitaine Pauli en l’honneur de sa nomination au grade de capitaine.Pas de lettres. Je vois la décision du 1er Mai qui parle de la liste des juges au Tribunal militaire.
      Commandement I – Note de service du Gl commandant la 44e DI d’après la note n°85/1 du 18 mars 1940 notifié par la 1/2 brigade sous le n° 706 DB. Sont proposés pour être juges au tribunal militaire de la 44e Division :

Commandant Desideri  -   Lt Bounias   -   Adjt Rivière    -   Sergent Caro.

  • L’après-midi je vais à Reichshoffen avec Rebagby. J’achète un béret. Le soir je vais au Salut.
  • Lundi 6 Mai 1940, Niederbronn.Je me lève à 8h. Je vais à la DCA. On continue les travaux.J’ai 2 lettres de m’Amour, une du 3 et une du 4 Mai. J’en ai une de Raymond. Le soir à 8h manœuvre de nuit. On rentre à 11h30.
  • Mardi 7 mai 1940, Niederbronn. Lever 5h30. DCA. On continue les travaux. J’ai une carte de m’Amour, du 4, de la rue Benoît Malon. Je reçois le colis du PSF. Ils m’ont gâté. Deux mouchoirs, un saucisson, du chocolat, une lampe Wonder prête à marcher, une boîte de 50 tablettes d’alcool solidifié, une savonnette, 1 savon à barbe. J’écris au PSF, à Ri, chez moi, à mes chers Arlésiens. Il a un peu plu. Il fait un temps étouffant. Le soir je vais au Salut. J’écris à Arles, Ri, chez moi.
  • Mercredi 8 mai 1940 (Niederbronn) - Réveil 4h30 DCA. A 6h1/4 revue par le Gl commandant le 43ème corps d’armée. Tout va bien. J’ai 2 lettres. Une de m’Amour, du 5, une de Tonton Marius. J’écris au Roucas, Antoine, Ri, chez moi et Raymond. L’après-midi le temps est couvert. Le soir je vais au Salut. Que Dieu nous protège9.Le Lt Fraisin rentre de perm.
    [9] Deux traits me semblent se dégager de ce carnet : la manifestation récurrente de la croyance religieuse, et le goût de la cartographie. On peut y voir le germe de développements futurs (radiesthésie, fondation d'une église...)
  • Jeudi 9 Mai 1940, Niederbronn-les Bains. Lever 5h DCA. Continuation des travaux. J’écris. Le Sgt Callebat part en perm. Je suis le 1er à partir à présent. De 4h50 à 5h30 environ les gros calibres (et pas loin de nous) tonnent sans discontinuer. Je me fais faire 3 certificats de présence au corps et un certificat de solde. J’écris à m’Amour, tante J., Tante Gil, Fernandez, Pampaloni. J’ai reçu 2 lettres de m’Amour, du 6 et 7 mai, 2 lettres de Gil 6-7 mai, une de Letendre, une de Jean Marie. Il fait beau. Le soir je vais au Salut.
  • Vendredi 10 Mai 1940, Niederbronn. Lever 5h, DCA. On continue l’abri central de protection. Le canon tonne sans arrêt. L’après-midi ça tonne davantage. Des avions viennent, nombreux. J’ai une lettre de m’Amour, du 7 mai. Le soir, je vais au Salut.
  • Samedi 11 Mai 1940 (Niederbronn les Bains) - Réveil 4h30. DCA jusqu’à 1h30. On est relevés par la 2ème section. On va laver. On a ordre de se tenir prêt à partir dans les 2 heures. Rappel des permissionnaires. Partout alerte générale. Les Allemands ont attaqué la Belgique, Hollande. Du côté de Bitche ça bombarde sans arrêt. Le soir on attend toujours l’ordre de partir. J’assiste au Salut et je me confesse. Pas de lettres de m’Amour.Toute la nuit on dort habillé et le canon gronde. La DCA de Reichshoffen a été mitraillée, 3 blessés.
  • Dimanche 12 mai, Niederbronn - Pentecôte - DCA depuis 4h du matin. Haguenau a été bombardé, un train de permissionnaires idem. Les avions viennent nous survoler très haut. A 6h30 avec l’autorisation du chef de section, je vais à la messe et je communie. Je remonte à mon poste. Ca bombarde sans arrêt. A 1h30 on est relevés. Je me repose un peu. J’écris quand on vient m’annoncer que je suis de service en ville. Je me prépare. J’ai eu une jolie lettre de mon Amour si Beau avec une resplendissante photo. Combien mon cœur est heureux. On craint les parachutistes, aussi entre-t-on les vivres de peur d’empoisonnement. Le soir je ne suis pas allé au Salut. Je suis de service. En rentrant, je trouve un paquet de mes chers Arlésiens qui m’ont gâté encore une fois.
  • Lundi 13 Mai 1940 (Niederbronn) - DCA à 4h. Sitôt en place, alerte sur alerte, si bien qu’à 7h30 notre section ouvrait le feu sur un avion. Les premières cartouches du 64ème. A notre deuxième rafale, l’avion semble touché, il envoie 4 fusées de détresse et va finalement s’écraser près de Reichshoffen. Toute la journée c’est le bombardement intensif de toutes parts. On est en alerte continuellement. Les avions ennemis arrivent par dizaines et sont arrêtés par les DCA. A 8h30 on rentre. On est très las, on va se coucher. A midi, j’ai eu une lettre de mon Amour, du 11 Mai, puis un mandat de 50 f de Tante Clairette. Comme je suis gâté !
  • Mardi 14 Mai 1940 (Niederbronn) - DCA à 4h. Je redescends me laver à 9h. J’écris. Il y a alerte et j’entends la DCA qui ouvre le feu. Je ne sais pas si ce sont nos mitrailleuses. La sirène sonne. Il est 10h10. Ce ne sont pas eux qui ont tiré. Après midi, préparatifs pour partir. J’ai une lettre de m’Amour. Le départ doit avoir lieu dans la nuit.
  • Mercredi le 15 (Niederbronn les Bains) -Réveil 5h. On est toujours là sous pression. Enfin on part le soir à 8h et on va à pied embarquer à la gare de Mertzwiller après Reichshoffen. On arrive de nuit. L’aviation ennemie nous survole. Avant (1 heure) le 62 ème a été mitraillé, 25 voitures sur 30 touchées. On part. Direction Sarrebourg, Saverne, Lunéville, Sommerwiller, Lawiller, Messein, Neuves Maisons, Maron, Villy-le-sec, Chaudenay, Pagny – vers Commercy – vers Suppe, Sept-Sauloc et Reims le 17 Mai. Sur tout le parcours alerte continuelle, et 2 fois on évacue le train, on va se placer en DCA aux abords d’un bois. La ligne a été bombardée, la voie très souvent coupée.
  • Le 16 Mai, toujours DCA sur le train. On est à Bar-le-Duc et Rémilly. Survolés plus bas par l’ennemi. On passe un train canonné. C’est pénible à voir, vitres brisées, côtés enfoncés. Toujours des alertes. On commence à manquer de vivres.
  • Le 17 on passe devant Suppes bombardé. La gare n’est qu’un trou, la voie arrachée. 57 victimes dont 27 enfants. C’est horrible. Sur tout notre parcours, on voit de longues files de réfugiés. On passe devant le cimetière « La Cheppe» de 14-18. On atteint enfin Reims. On doit aller vers Laon, contre – ordre. On attend, on doit débarquer au tir au pigeon à Reims, contrordre. Le train repart. Il va s’arrêter à 10km500 de là et on débarque à Muison à minuit. A 4 heures sous la pluie on stoppe, on va s’installer à 900 mètres du village de Montigny sur Vesle, dans la forêt.
  • Le 18 mai, samedi (Forêt de Montigny sur Vesle) - On s’installe en DCA. On se repose. Je vomis, je suis malade comme un chien. On n’a toujours pas de lettres. On a plusieurs alertes. Un avion est abattu par un appareil canadien. Le Boche lance un chapelet de 6 bombes sur la voie, qu’il rate heureusement. On voit tomber les bombes à 200 mètres de nous. Le soir, rassemblement. A 9h30 on part à travers bois et champs. Plusieurs alertes.
  • Le 19 Mai (Dimanche). On marche toujours et on a fait 25kms. On arrive après 6h de marche. Là, ça ne colle pas. On attend dans la rosée pendant 40 minutes. Puis on repart, on fait 3kms. On arrive, on décharge le matériel. On s’endort. Il est 5h. A 6h14 alerte, chargez le matériel. On repart à travers bois, champs, on marche, on traverse le village de ?, on parcourt environ 6 à 7kms. On arrive enfin après plusieurs alertes à une grande ferme près du village de Longueval, à 7kms de Fismes et du Chemin des Dames. Le soir on peut faire partir du courrier. On apprend que le bois où on a couché hier (Montigny s/Vesle) a été bombardé après notre départ et flambe. On ne reçoit toujours pas de lettres. Il y a des alertes sur alertes. Etienne ni aucun des permissionnaires ne sont rentrés.
  • Lundi 20 mai – Ferme de Dhuzel - Réveil 6h. Départ brusque à 6h45. On fait en VITESSE une dizaine de kms et on va s’installer à la lisière d’un bois. Mon groupe est détaché avec la 2ème Compagnie du Lt Laurent. On signale dans le bois la descente de 50 parachutistes. A la ferme Saint Antoine on en capture 2. Toute la journée on creuse et les canons tonnent. Les avions volent en lançant des bombes à 200m. de nous. 11 000 Allemands sont encerclés à 7kms de nous. Les chenilles passent sans arrêt. Le ravitaillement manque. On part dans des fermes. On revient avec 3 poulets, 1 lapin, 8 l de cidre, 2 l de marc. Toujours pas de courrier. Que c’est dur. Je ne puis pas écrire. (On a passé par Dhuizel – village. Le mot de passe est Hitler – Hindenburg).Mardi 21 Mai 1940 (Vieil Arey).
    Je me réveille à 6h. Nettoyage des armes et creusement des abris. Toute la nuit ça a bombardé sans arrêt. En creusant on a trouvé des anciens chargeurs de 1914 allemands, la poudre encore bonne. On va au ravitaillement : 7 poulets, 2 litres de rhum, 1/2litre de Dubonnet, des limes, des scies, un fût de 70 litres de cidre. A 15h il passe sur nous 48 avions boches. On ne rit plus, j’écris. Toujours pas de courrier, comme je suis malheureux. Mon Dieu, donnez-moi le réconfort de m’Amour. Nous sommes dans le dépt de l’Aisne, arrondissement de Soissons, canton de Braine, commune de Vieil Arey. On se couche de bonne heure. J’ai eu le soir 2 lettres, une de Papa, du 19/5, une de PSF. A minuit je me lève. Le mot (de passe) est Foch-France.
  • Mercredi 22 Mai (Vieil Arey) (par Bourg et Comin) - 18 rondes à partir de minuit jusqu’à 5h du matin. Le temps se gâte. Avec du fil de fer je fais des pièges, un téléphone. J’écris. La poste n’apporte rien hélas. Mon cœur souffre, Mon Dieu, accordez-moi de lire m’Amour. Je dors d’assez bonne heure. Le mot : Pétain-Patrie.
  • Jeudi 23 Mai (Vieil Arey) par Bourg et Comin - Réveil 7h. Pas de ronde cette nuit. Je travaille au croquis panoramique de secteur. Creusement de l’abri. Il vient le Lt Laurent qui nous commande. Il visite notre emplacement, assure que c’est très bien et avoue qu’on est les mieux installés de toute sa Compagnie. Rien ne manque : poste de guet, avec alarme et Rose des Vents, abris, repos, réfectoire, cuisine, etc. le tout enterré à 1,50 sous terre. On tire une photo du groupe avec les 3 poulets à la broche. Le tonneau de cidre est vide, peuchère. J’écris. Le secteur est très calme. Depuis hier au soir la section du Lt Bounias est engagée devant le pont d’Arcy et nous avons reçu l’ordre de nous tenir prêts et de se considérer comme en 1ère ligne. C’est loin d’être très rigolo.
    Ce matin, pas de lettres. Après midi, repos. Le soir j’ai 2 lettres de mon Amour. Comme ses lettres me réconfortent. Seigneur, merci. On se couche assez tôt après avoir tendu les fils d’alerte.
     Le mot de passe est d’abord Bourmont-Bordeaux puis Joffre-Jaffa. Le ravitaillement a rapporté 3 lapins.
  • Vendredi 24 Mai (Moulin de Bas, Vieil Arey) - Nom exact où nous sommes, face à la côte 175. Lever 3h. Je suis de ronde jusqu’à 5h. RAS. Le dispositif d’alarme fonctionne à merveille. On s’organise mieux, tranchées plus profondes, table, etc. Le ravitaillement ramène 3 bocaux de cerises à m’eau de vie et 2 bocaux de prunes à la mirabelle, 3 pliants, des outils, des enveloppes, du papier à lettres, etc. Plus de liquide, on en est à l’eau. On tire une autre photo, tous en tenue. On profite de l’accalmie et du soleil. Le canon tonne moins souvent et les avions sont plus rares. Il paraît que les boches ont reculé. Quant à ceux qui sont encerclés à 2kms 500 de nous, ils se défendent comme des diables et ne sont pas manchots.
    A 14h39 on nous apprend qu’on doit empêcher tout motocycliste de passer car ce sont des parachutistes tombés près de Pont Arey avec leur machine. Aussi redouble-t-on de vigilance.
     Autard, Calvet sont de retour de perm à la CA paraît-il. Etienne n’est toujours pas avec nous. Le soir j’ai 3 lettres de Ri, une photo de Soyer, 1 lettre de tante Jeanne, 1 lettre de tante Louise, 1 de Lulu. Merci mon Dieu, quel bonheur.
  • Samedi 25/5/40 (Moulin de Bas Vieil Arey par Bourg et Commin) - Réveil 7h. Je fais un croquis au 1/20.000. Fais les détails en munitions et copie les détails d’observation sur la feuille de guet. Puis j’écris. Le temps est mi-couvert. Le soir vers 3h il arrive Etienne de permission. Une des bombes qui sont tombées hier sur Arey lui est tombée à 40m. Il m’apporte un saucisson donné par mes chers parents arlésiens. Ri m’envoie une médaille de N.D. de la Garde. Seigneur, faites qu’Elle me protège. Le matin a été calme, mais le soir, alors que je montrais à Etienne notre secteur, un obus nous éclate à une cinquantaine de mètres, puis une série de coups encadrent notre bois. Vers 6h ça cesse. J’ai encore 3 lettres de m’Amour (2 cartes, 1 de ma Ri, 1 de tante de ND de la Garde), 1 de tante Gil, 1 de Gilbert, 1 de Raymond. Il pleut. J’écris. Le temps est noir. Peu d’activité d’artillerie. Je suis de guet de 11h à 1h. Je vais avec Perrier porter les papiers d’observations au PC de la 2ème Cie. Il pleut à torrents. Il fait de violents orages. Le mot de passe est Bonaparte-Bayonne. Dans l’après-midi, 54 appareils allemands nous survolent, la DCA en tombe 1, barre la route aux autres.
  • Dimanche 26 Mai (Moulin de Bas – Vieil-Arey) - Réveil 10h. Je fais un croquis pour le PC de la CA, règle les consignes de la journée. J’écris, je lis un peu. Nous avons un bombardement intensif devant et derrière. 30 avions nous survolent sans tirer. Notre artillerie fait sauter en face un dépôt d’essence et un dépôt de munitions. De grandes flammes s’élèvent. L’après-midi, nouveau bombardement. J’écris à Ri, mes chers Arlésiens, mes chers Semestres, Papa, tante Jeanne, Raymond, Mr. A Méric10 . Le soir je vais à la soupe. Je suis de guet de 9h à 11h ce soir ; on a reçu l’ordre de planter des piquets pour barbelés (réseau bas). Le mot de passe est Murat-Marseille. La troisième compagnie a été attaquée et demande du secours d’urgence et des munitions. Il y a à ce jour 4 blessés (3 par éclats, 1 à balle). Le 64e a ses premiers blessés. Seigneur, protégez-nous.
    [10] Frère d'Etienne Méric
  • Lundi 27 Mai 1940 (Moulin de Bas, Vieil Arey) - On se lève à 6h. On creuse un abri de 6m de long sur 2m50 de large, 2m50 de profondeur. L’après-midi sieste. Assez calme le secteur. On retravaille. Je dois faire le croquis du plan de feu du secteur pour le capitaine Pauli qui vient nous voir. On a les lettres de la veille. 1 de m’Amour, du 22, 1 de tante Gil. Je suis de garde de 3h à 5h. Le mot de passe est Bourmont-Bayonne.
  • Mardi 28 Mai 1940 (Moulin de Bas, Vieil Arey) -Je ne me couche pas après ma garde de 3 à 5. Je boulonne à un calque du secteur et recopie un papier intéressant qui change les grades en m/m. Le secteur est très calme jusqu’à 12h, où un avion vient en rase-mottes nous mitrailler. Puis le calme reprend. On nous apprend que la Belgique a déposé les armes ce matin à 7h et que nous avons 5 Corps d’armée encerclés en Belgique. On a reçu les lettres, 1 de ma Ri, du 23, 1 de Tante Angeline, du 14, 1 de Tante Jeanne, du 23. Il pleut toujours. Je suis de garde de 1h à 3h. Le mot de passe est Ney-Nice.
  • Mercredi 29 Mai 1940 (Moulin de Bas, Vieil Arey) - Lever 4h30, continuation des abris section et pièces. Je calque les plans du secteur. Je télémètre les obstacles. L’après-midi j’écris, je reçois une lettre de mon Amour, du 25, et une de tonton Marius, du 26. Je suis de garde de 11H à 1h. Je vais porter les renseignements au PC 2ème Cie avec Caressa à 1h du matin. Temps couvert. Artillerie en branle. Trois officiers (Romégou, Vincent, Germain un arlésien), 1 caporal-chef et un 2ème classe sont blessés par un éclat durant le bombardement de l’artillerie ennemie de l’après-midi sur le village de Vieil-Arey. Je travaille à mon couteau et sa gaine.
  • Le 30 Mai, jeudi, 1940 (Moulin de Bas, Vieil Arey)- Réveil 6h. On va au creusement des abris, je suis un peu fatigué, je vais me reposer. Mon couteau est fini, je le vernirai. Je reçois une lettre du 26 de Ri et 1 du Roucas. J’écris, je me repose l’après-midi aussi. Etienne en creusant met à jour des os et des tôles de 1914. Ca bombarde dur et sur tous les côtés. Je suis de garde de 9 à 11, le mot de passe est ce soir : « Marmont-Montéro ». Il fait un temps incertain, un peu de vent, mais il ne pleut pas.
  • Le 31 Mai vendredi 1940 (Moulin de Bas, Vieil Arey) - Réveil 6h30. Je fais le relevé du matin journalier des observations produites de 1h du matin à midi 50. Le temps est très frais, couvert. L’après-midi je reçois une lettre de m’Amour, du 27, et Le Petit Marseillais11  du 26. Mot de passe : Mortier-Moret. Je suis de garde de 3 à 5. J’ai réussi à avoir un beau casque allemand (officier). Mon Dieu, faites que je puisse le donner à ma Ri.
    [11] Un journal de l'époque
    Le 1er juin 1940 (Moulin de Bas, Vieil Arey)
     -
     Réveil 8h. Préparatifs de départ. Je fais un double de nos plans et vais le porter au PC de la 2ème Cie. Le secteur est calme. L’après-midi on met tout par pièce et on se repose. Le mot de passe est Camp-Robert-Cambrai. Pas de lettres. On se couche de bonne heure.
  • Le 2 juin 1940, dimanche (Moulin de Bas Vieil Arey) -Réveil minuit 45. Départ 1h30. 15kms. On passe à 2km700 à droite de Blanzy les Fismes, et on va camper à 2kms environ après Fismes dans les bois. On se repose, on écrit. Toujours pas de lettres. Le soir les lettres arrivent mais on ne peut avoir celles de la veille. Des avions nous survolent, le départ est remis avec 1h de retard. A 21h on démarre avec le sac au dos. On fait 21kms et on arrive très las à 2h du matin au village de Savigny sur Ardre entre Fismes et Reims. On loge dans une étable sur du foin. On s’endort comme des masses, on est exténués.
  • Le 3 juin 1940 (lundi) (Savigny sur Ardre) - Réveil 9h. On est esquintés. Je vais me laver, je me change. On dîne. L’après-midi, c’est une vraie pluie de lettres, on touche même celles en retard. Mon cœur est en liesse. Merci mon Dieu. Le soir à 19h, manœuvre d’embarquement en car ; ça dure jusqu’à 23h. On rentre complètement épuisés. Je suis très las. Je me couche avec délice.
  • Le 4 juin 1940 Mardi (Savigny sur Ardre) - Réveil 7h. Je suis de DCA. Je range le matériel. Je déjeune. On nous dit que la DCA doit être à un carrefour. On monte avec le matériel et on s’installe en DCA. Je dois faire 4 croquis du secteur de mon groupe. Je reçois 2 lettres de m’Amour, 1 du 1er, une du 2 juin. On se fait enguirlander par Pauly qui nous trouve plus ou moins affalés (la fatigue). Le soir on rentre à 21h15. Il fait un temps superbe.
  • Le 5 juin 1940 – mercredi – (Savigny sur Ardre) - Réveil 7h. Je fais un compte-rendu des effets manquants, creusement des feuillées, nettoyage des pièces. Je me fais couper les cheveux et je fais le coiffeur également pour des collègues et l’adjudant Escande. On va aux douches. On nous prévient soudain aux douches qu’on part. On se met en service et on attend. Le courrier ne m’apporte qu’une lettre du frère d’Etienne, rien de m’Amour. Contrordre. On ne part plus en cars mais à pieds et à 21h30 ce soir. On doit faire 9kms environ paraît-il ? On est partis à 22h. On arrive à Blanzy -les –Fismes à 3h du matin, 15kms bon poids ont été effectués. J’arrive complètement las, harassé. On couche sur le plancher même.
  • Le 6 juin, jeudi (Blanzy-les-Fismes) - Réveil 9h. On déjeune, on se lave. On va à la soupe, je me change, et j’écris. Il fait un temps superbe. On touche un peu de paille. Je suis complètement mort. Le soir on fait de nouveau 21kms. On va avec l’adjudant-chef Lagarde se mettre en position au bord de l’Aisne à 1h du matin, juste en face de la gare de Chavonne, on creuse et on veille toute la nuit.
  • Le 7 juin 1940 (Chavonne, vendredi) - On aménage les abris, à 9h le Génie fait sauter le pont sans nous avertir, à midi les Allemands sont de l’autre rive. On tire. A 22h Autard reçoit l’ordre de repli dans le 1/4 d’heure qui suit. On part, matériel et sac au dos. Le PC 2ème Cie a disparu, on part vers St Mard. Là au village on trouve le sergent Ribis qui sans nous questionner nous dit « La CA, suivez-les guides ». On marche, prés, bois, notre matériel et sac sont chargés sur mulets, nos guides (Pujol) nous perdent dans la nuit et dans le bois et nous apprennent qu’ils nous mènent vers le Lieutenant Beck pour aller faire une relève. Emotion. On apprend alors que Ribis s’est trompé de section puisque nous, sans munitions et harassés, on vient de la ligne de feu. De 2h à 3h on se repose, le chemin ne se trouvant pas. Lorsque le petit jour apparaît on erre encore à l’aventure, lorsqu’on est soudain pris à partie par les 77 et mortiers boches. Mon casque retient un éclat d’obus.
  • Le 8 juin 1940, samedi (Dans la nature) - Le bombardement nous fait séparer. Autard avec l’échelon, et moi avec les hommes. Vers les 9h le hasard et la fuite des premiers me séparent d’Etienne. Escoffier, Beaulieu et moi restons seuls avec un groupe de FM du 47ème 1ère section, 3ème Cie. On va se mettre à l’abri dans une grotte. 2 jours sans manger ni boire. On sort 3 pour aller chercher une source, mais à 50m 2 se retournent. Je continue, je monte sur la crête, il y a 2 maisons. Une ferme, le PC du 47ème. Pas d’eau en vue, mais j’ai dégotté une petite réserve, à peine 2 bidons sur 10. Ca bombarde, mais j’ai de l’eau. Je retourne. Le sergent Loison, chef de section de la 1ère section du 3ème groupe est blessé à la main, un autre à l’oreille, un autre au pouce, et un autre avec un éclat dans la cuisse. Grâce à l’eau ils peuvent lever un peu leur fièvre ainsi que tous. L’après-midi, c’est les avions qui viennent par dizaines nous déverser leurs bombes. Grâce à Dieu cette grotte de pierre retient tout. A 4h on entend des voix, c’est une compagnie du 47ème qui se replie et nous apprend que les boches ont passé l’Aisne et sont tout proches. Ceux du 47ème partent, nous 3 on va au fond du ravin essayer de regagner St Mard où est sans doute notre PC. On essaye par la crête, on est pilonnés, par le flanc et la route mitraillés, on se réfugie dans un fossé mais on entend parler les boches, vite on file vers le PC du 47ème où je vais demander au Commandant Bruna des cartouches qui assureront la défense organisée du PC. On se porte et on fait feu sur la route où grouillent les Allemands. De ceux qui défendent la crête, un est blessé à la bouche, son arme, un FM, est restée là haut. On donne l’ordre d’aller la chercher. J’y vais. Une balle me traverse la manche mais pas une égratignure, une autre vient frapper ma jumelle pendue à mon cou, mais j’ai réussi, j’ai le FM (plus de cartouches). On donne l’ordre de repli du PC. J’aide un blessé à la cuisse à marcher en plein pré, abandonné par les infirmiers. Les mitraillettes boches sifflent de partout. Des pans de ma capote sont troués, mes molletières aussi, mais je n’ai rien encore. C’est la fuite jusque dans un bois où la 3ème Cie nous garde. On repart à 1h du matin environ ; Des bataillons frais montent, on marche toute la nuit. Plusieurs kms. On traverse Bazoches. On peut avoir un peu d’eau. Plusieurs alertes. On n’en peut plus, on a faim, on marche quand même.
  • Le 9 juin, dimanche (Bois de Fismes) - On traverse Fismes et on va camper dans un bois en direction de Chéry la Chartreuves. On se repose un peu. Les bombardiers et les avions de chasse cherchent à nous repérer. Il passe du 32ème en déroute avec du 27ème et du 22ème. L’artillerie lourde allemande nous tire dessus mais le tir est long. Il est 13h30. Pas de ravitaillement, que du vin (1 car). Le soir le ravitaillement arrive avec les camionnettes. Il arrive le GRDI pour assurer notre retraite mais la route est coupée par les Boches et l’on nous mélange, avec Escoffier, Beaulieu et un autre du 64ème , à un groupe de voltigeurs pour prendre la garde dans un bois. Dans l’après-midi il est arrivé : 1°) 3 du 64ème  2°) Puis, à 1_h, Pommier et 3 autres.
  • Le 10 juin, lundi, 1940 (Bois de Fismes) - On est relevés de la garde à 2h du matin et on fait 20kms. On va dans un bois où on s’installe en tirailleurs pour arrêter les boches qui arrivent. Le 37 n’a que 15 coups à tirer, le mortier très peu. Quant aux fusils mitrailleurs, le sac de cartouches est plutôt vide. Comment tiendrons-nous. Je cause à l’adjudant Rufini des Transmissions du 47 puis au Commandant à qui je donne la liste des rescapés du 64ème. Il est arrivé en cours de route l’abbé Tisseyre et Féraud. Puis c’est le repli en vitesse à travers prés et route dans la poussière. Au bout de 20kms dans la direction de Reims après Permecy et Gueux, je suis exténué, je m’arrête. Le 47ème continue vers Janvry. Toujours poursuivis. Des camions du 291 sont là, ils vont monter, on sollicite une place, on monte, mais pas de 47ème ; On est de nouveau perdu. On décide donc de rester avec le 291ème. Il est notre Bon Dieu. On reste avec eux. Le soir on repart vers la nuit où il y a embouteillage sur la route pour passer la Marne. J’écris à Ri et Marseille.
  • Le 11 juin 1940 (Mardi) Sur route - On passe la Marne, un lieutenant du 126ème se dépêche pour s’apprêter à faire sauter le pont. Un peu plus loin on est survolé par l’ennemi qui lâche un peu plus loin du pont un chapelet de bombes tuant deux pauvres artilleurs, l’un nommé Régis, l’autre Petit. Le premier sera inhumé au village de Ablois à une vingtaine de mètres de l’entrée du Parc du Château, il porte autour du cou un N° matricule 941 en plomb. On place à côté de lui une bouteille de bière avec son nom. En même temps que lui et à côté on enterre également un Commandant du 85ème, 2ème tombe après le 2ème arbre. Une torpille tombe à mes côtés sans éclater. Quant à l’artilleur Petit, hélas trop en débris pour être inhumé, il est resté sur la route sous le camion détruit. La voiture du colonel en flammes, plus une P 107, plus 4 autres voitures. On va se garer dans un bois et 1h après on repart. Sur la voiture on porte le corps du pauvre Régis (Je vois les lieutenants Contant et Chamberon à Ablois à la 44 DI). Vers le soir on va se mettre en position dans un bois. Un coup de 77 allemand tue 2 autres artilleurs de la batterie. Tandis qu’un avion lance des bombes sans faire de mal à personne. Enfin l’ordre de repli arrive. On coupe la route qui mène à Epernay et on file à travers champs jusqu’au village de Brugny-Vaudancourt où on enterre les 2 artilleurs.
  • Le 12 juin 1940 (Brugny-Vaudancourt), mercredi - On se réveille tard dans le camion arrêté. J’écris, je me lave, on déjeune. Le lieutenant du 291 RA, nommé Gargulo, nous dit de rester avec eux et de nous retaper en attendant de retourner au 64ème. Le soir on va coucher dans la cave du château du député Clermont-Tonnerre. Mes camarades du 291ème se nomment Maréchal des Logis Mignart, Brigadier Delomme, Arssignat, Bonnin, Besse et un rescapé du PAD. J’écris à m’Amour et Marseille.
  • Le 13 juin 1940, jeudi (Brugny-Vaudancourt) - Alerte à 3h du matin. Départ 4h. J’ai mal à la gorge, j’ai la fièvre. On profite du brouillard pour faire de la route. On passe, Villers aux Bois = Le Mesnil. On s’arrête dans un petit bois bordant une ferme. Je ne mange pas. Je dors presque tout le temps. L’aviation ennemie nous survole sans cesse. Les camarades creusent des abris. Soudain le Colonel passe en voiture et dit de se tenir prêt à partir. 20’ après on part, on passe par Gionges et on va dans un bois – camouflage des voitures, et on soupe dans le bois, singe12 , sardines, chocolat, confiture. A 19h35 un avion passe et bombarde une partie de la colonne partante. Total 2 morts 12 blessés pour la 14ème batterie. C’est épouvantable. On part à travers bois et les lieutenants nous amènent à 800 mètres des boches en se perdant. On est arrêté à temps par un Colonel polonais. J’ai la fièvre, des douleurs.
    [12] En argot militaire,du singe est du corned beef (conserve de viande de boeuf).
  • Le 14 juin 1940, vendredi (route) - On court sur la route, à 9h50 on traverse la Ferre champenoise juste pour subir un bombardement intensif. Le bombardement nous reprendra à 14h30 et c’est toujours la fuite. L’après-midi, survols continuels. Pannes d’essence, de moteurs finissent par faire laisser 3 voitures à l’abandon par le 291 RA. Escoffier reste. De ce fait Beaulieu et moi nous trouvons à pied. J’arrive à monter sur un caisson d’artillerie du 255ème, Beaulieu ayant refusé de monter on se sépare. J’ai la fièvre.
  • Le 15 juin (sur route), samedi - Jusqu’au matin je reste sur un caisson. Puis un avion survient. Je repars sur un train Régiment(aire) du 7ème. J’arrive à passer la Seine. Je vais à pieds, ma gorge me fait souffrir. Je suis très fatigué. Si bien que je ne me sens pas tomber. Lorsque je m’éveille, je suis dans un camion du 63ème . Ils m’ont installé sur un matelas. Quels chics types. Ils me donnent du café chaud. Le N° du camion est A33643. On continue à rouler de nuit. Mon cœur languit, souffre du manque de nouvelles de m’Amour, des miens. Et de voir ces files interminables de civils voulant fuir me fait voir les miens. On est passé par Charmont-Luyères-Lusigny-Arcis sur Aube, Bar sur Seine, Mussy sur Seine, etc. De partout c’est la panique et lorsqu’on demande à des gradés où l’on peut trouver un centre de rassemblement ils répondent « Je ne sais pas, filez, les Boches sont là ».
  • Le 16 juin, dimanche (Sur route) - Toujours très fatigué, je dors. Sur tous les parcours on est survolé par l’aviation qui bombarde un peu. On recueille des réfugiés. On dirait que j’ai les reins cassés. C’est toujours la fuite avec les Boches dans le dos. Le soir à Beaune 6h50 15 avions italiens nous survolent. Deux se touchent dans la descente et leurs bombes explosent, ils sautent. Les autres lâchent 3 bombes chacun sur le pays. Soudain on crie alerte aux parachutistes. Aussitôt tous ceux de la colonne qui possèdent une arme partent à travers champs et tirent, mais hélas ils ont tiré sur une pauvre femme tenant un bébé dans ses bras. Heureusement elle n’est que très légèrement blessée dans le dos. C’est la femme d’un officier polonais qui s’était réfugiée lors de l’alerte aux avions. On la garde avec nous. La nuit arrive. Je dors, harassé.
  • Le 17 juin (lundi) - On me réveille à Chalon-sur-Saône, hélas il me faut descendre. Je pars vers le bureau de la Place qui me renvoie à la caserne d’Uxelle Dépôt 182. Là ils partent abandonnant tout. Je puis avoir un sac tyrolien, une musette, un quart, une veste, un pantalon, une paire de chaussures, etc. On touche des vivres et on doit aller à Jivry. Là, personne. On doit aller à Buxy. Là encore le bureau part et nous dit « Débrouillez-vous, suivez la colonne et partez en vitesse ». Je trouve une camionnette compatissante du 317ème matricule P 37490 qui nous amène à toute vitesse vers Sercy, Cormatin, Massily. Là, dans un bois, on fait le plein d’essence. Il est 11h3/4. On repart vers Cluny, Matour, Aigueperse, Chaufailles, etc. On roule sans arrêt, on stoppe un peu dans la nuit et on repart. Pas d’avions aujourd’hui. Que les colonnes affolées des civils et militaires qui créent des pagailles épouvantables. Toujours aucun commandement compétent. J’interroge un colonel qui me dit « Filez, filez, je ne sais rien ». J’ai écrit à Ri et Marseille.
  • Le 18 juin 1940 (mardi) Sur la route - On roule toujours vers Roanne, Flèche-Blanche. On mange dans un bois du singe et du pain. On repart, on est en plein embouteillage. On arrive à Clermont-Ferrand vers les 15h. On passe à Rochefort, on continue vers La Courtine (camp militaire), on stoppe à 2kms d’Ussel. On passe la nuit. Pas d’avions. Que deviennent m’Amour et tous les chers miens. Mon Dieu, protégez-les. On nous parle d’Armistice. Seigneur, faites qu’il vienne vite pour tous. Je n’en puis plus.
  • Le 19 juin 1940 (mercredi) Ussel - On repart à 5h45. On passe Ussel, Daubech et vers La Courtine. On voit des auots qui reviennent. On attend sur la route devant l’auberge « Bon Repos », il est 6h50. Arrivé à 5kms de la Courtine, le lieutenant du 317ème Felpin nous donne l’ordre de faire demi-tour immédiatement vers Ussel. Le Centre militaire de la Courtine est parti, quel malheur. On redescend toujours un peu. On stoppe et on attend sur le bord de la route. Du matin au soir c’est le défilé des voitures, pleines de gradés qui s’en vont. Nous, nous attendons toujours. On cherche même des cantonnements pour le soir dans les environs. Mes camarades de route se nomment Muffat, Pelissier, Respaut, Brigadier Dauphin, Castet, Ybos. On reste toute la nuit sur place. On nous apprend que la cessation de feu a lieu à minuit. Si ça pouvait être vrai, mon Dieu, puisqu’on ne peut pas se défendre. J’ai écrit par le vaguemestre du 409 DCA, qui sont partis au petit jour.
  • Le 20 juin 1940 (jeudi) Route (borne 5kms après Ussel) - Il est 5h du matin, on est toujours là, on attend. Les 2 studebakers partis depuis hier pour prendre de l’essence arrivent à 7h30 avec 4000 litres qu’ils sont allés prendre à Brive la Gaillarde après Tulle. Départ 9h vers Mauriac, Auriac (Aurillac ?) et Opms , mais on bifurque et on va sur Maurs où on soupe. Puis on continue à 20h notre course et on s’arrête dans un faubourg de Bagnac dans le Lot.
  • Le 21 juin 1940 (Vendredi) Bagnac - Réveil 6h. J’ai bien dormi dans cette camionnette. J’écris à m’Amour et à mes chers Marseillais. Je cherche du ravitaillement, rien, rien. Je peux avoir  2 cartes du Lot. Si au moins je pouvais rejoindre Nîmes pour me faire trouver mon Bataillon par Gaston. A 9h on part Direction Viazac, Figeac. Près de Capdenac on est arrêté. Il paraît que les boches sont là et tiennent les ponts. Il est 10h15. Des colonnes redescendent, ne pouvant passer. Nous on attend sur la route. On attend jusqu’à 16heures, puis on file sur Capdenac, Loupiac, Saint Rémy-Villeneuve, Villefranche de Rouergue, Lunac où on soupe et couche à 1km600 avant Lunac dans une ferme.
  • Le 22 juin 1940 (samedi) Lunac - On se réveille à 6 heures. A 8h on nous rassemble pour nous demander le nombre de fusils, mousquetons, munitions qui sont en notre possession. J’écris. J’ai pu avoir une carte de l’Aveyron. Toute la journée on reste sur le bord de la route, attendant un départ. On soupe à Lunac. Ca fait un peu de bien de manger chaud. Le soir je couche dans la camionnette. J’ai des boutons de fièvre.
  • Le 23 juin, dimanche (Lunac) - Réveil 6h1/4, on attend toujours le départ. A 7h un facteur nous dit que l’Armistice a été signé. J’écris. Il paraît qu’on doit aller du côté d’Albi. Départ à 11h30 vers la Lande, St André de Najac, Viaur, Bourgnounac, Almayrac et Albi. Il est 16 heures. Je descends à Albi. On va à la gendarmerie qui nous envoie à la caserne du 15ème RI, caserne Laperouse. Là, après divers bureaux, on est inscrit et pris en subsistance par le 15ème RI. On est au Bâtiment P chambre 6. On a un repas chaud. On se couche. Il pleut.
  • Le 24 juin (lundi) Albi - On se réveille, 7h. On déjeune, j’écris à ma petite épouse chérie et mes chers parents marseillais. Qui sait ce qu’ils deviennent. Quel souci mon Dieu. Il ne me reste plus qu’à attendre. Que Dieu nous vienne en aide. Il pleut. Dans l’après-midi, avec l’ami Naudari du 6ème RI, je vais lancer 2 télégrammes, 1 à Arles, l’autre à tante Jeanne. Pas moyen de trouver une carte Michelin N°83. Les 2 dépêches identiques sont ainsi conçues : « Caserne Albi, bonne santé, caresses, Roger ». Le soir on nous apprend par TSF à 19h40 que l’Armistice est signé également avec l’Italie. On discute, on s’endort très tard.
  • Le 25 juin 1940 (Albi), mardi - Réveil 5h30. A 6h 1/4 la TSF nous apprend que tous les magasins seront fermés ce jour en signe de deuil national. Puisque tout est fini, mon Dieu, qu’on retourne vite dans nos foyers. Il pleut. L’après-midi je vais à la Poste envoyer un télégramme à m’Amour ainsi conçu : « Télégraphie nouvelles Poste restante Albi Tarn Caresses Roger ». La postière m’a dit que seuls les s/offs et officiers avaient le droit de se faire télégraphier poste restante. Et qu’il fallait compter 3 jours pour l’envoi et 3 jours pour la réception de l’arrivée de la réponse. Mon Dieu que ça va être long. Je vais prier à la cathédrale et dans une église à côté. La cathédrale est merveilleuse. Si Dieu veut, Ri la visitera. Je vais au bureau de la Place 15 rue Peyrolière. Là on ne peut me renseigner où se trouve seulement ma division. Il n’y a plus qu’à attendre. Il pleut toujours. Quand donc reverrai-je les miens, que c’est long. Il faut que je me débrouille d’aller vers Nîmes. La TSF à 18h30 ne nous apprend rien. C’est à 21h30 seulement que le Maréchal Pétain doit faire son Allocution. Je m’endors bien avant, plein de douleurs.
  • Le 26 juin 1940 Mercredi Albi - Il pleut. Je vais aux nouvelles à 6 h1/4 mais les journaux ne sont pas arrivés. J’écris à m’Amour, à Papa, à Tante Jeanne. On attend impatiemment l’heure de la libération. L’après-midi, après avoir bien prié, il était 13h30, je me lève de ma paille et je vais droit à l’Avenue du Colonel Teyssier, 32, voir le Commandant d’Etapes qui, après pourparler, me signe un ordre de mission pour Nîmes (gendarmerie). Le soir je vais à la gare. On me dit que mon train pour Arles part le matin à 6h30. Que Dieu m’accompagne. Vais-je voir ma famille ENFIN serrer ma Ri dans mes bras – Ste Thérèse, protégez-moi.
  • Le 27 juin 1940 Jeudi (Albi) - Il fait beau. Je me lève à 4h45. Je pars à 5h pour la gare. Le train part à 6h31 vers Toulouse, mais à Tessonnières la machine change de direction et nous voilà sur une fausse route. Je descends à Cahuzac à 8h30. On ne peut repartir en direction de Toulouse qu’à 11h38. Arrivé à Toulouse à 14h10 je mange un morceau au buffet. Départ à 15h05 direction Carcassonne. Départ à 15h50, vers Castelnaudary, Carcassonne, Béziers, Sète, Montpellier. Nous avons un train électrique qui file très vite mais s’arrête à toutes les gares. Il est 21h10 à Béziers. Arriverai-je à Arles cette nuit mon Dieu si béni. Le train stoppe à Sète à 23h10.
  • Le 28 juin 1940 (Sète) -Toujours à Sète. Il est 5h du matin. Soudain il arrive un Bordelais, j’y saute, et en route pour Montpellier, Nîmes et Arles où je débarque le cœur battant à 7h30.

Les retrouvailles

[On peut imaginer la scène des retrouvailles, rue de l’Observance à Arles, d’après cet extrait de la pièce de théâtre que mon père écrira – et qui sera refusée par la Censure militaire- à partir de son expérience de la Guerre, intitulée : « Ceux de 39/40, drame en 2 actes et 5 tableaux », sous-titrée « Quelques heures avec le 64° B.C.A, Quelques heures avec le 47° RIA ou La Tragédie de l’Aisne », par Roger Caro, ex-Sgt au 64° BCA-CA. Peut-être la publierai-je un jour.

Situation de l’extrait : Un soldat, Roger Car., longuement séparé de sa famille par la guerre, et que sa femme, Gabrielle, croit mort, rentre chez lui ]:
Fin scène VII : On entend courir Roger. Il apparaît, s’arrête sur le pas de la porte. Puis tous les 313  s’élancent les uns vers les autres.
Scène VIII – Les mêmes plus Roger
Gabrielle – Mon Roger
Roger – Mon Amour, mon Jeannot
Jean – Papa, mon Papa chéri
(Ils s’embrassent. Gabrielle débarrasse son mari de ses musettes)
Gabrielle – Fais-toi voir mon grand, mon chéri, oh comme tu es pâle, amaigri.
Roger – Qu’importe ma mine et mon teint, mes trésors, avec vous maintenant je vais me croire au Paradis Terrestre…

[13] Dans cette œuvre de fiction, écrite en 1940/1941 (le manuscrit porte plusieurs tampons de l’Etat Français « Refusé », du 7 août 1941) mon père (prémonitoirement) a prêté au couple Roger/Gabrielle un fils appelé Jean, le « petit Jean » (Jean sera mon deuxième prénom … à ma naissance, qui aura lieu en 1945 seulement).

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[Il fallut d’abord, pour ne pas risquer d’être fait prisonnier et envoyé en Allemagne, se faire démobiliser. Mon père s’y employa.
D’Arles il se rend à Nîmes (15°Région, Place de Nîmes, Dépôt d’artillerie N°15).
Il y reçoit un ordre de mission (daté du 1er juillet 1940) pour Marseille où il doit rejoindre le Dépôt de guerre n°154. Il est envoyé par erreur à Meyrargues. Le commandant du Centre, le 8/7/40, l’envoie à Marseille en convalescence, car il souffre de rhumatismes articulaires aigus à la suite de ce qu’il a vécu.
Il se retrouve au Centre de Regroupement des isolés à Marseille Saint-Charles, (hébergement dans la banlieue marseillaise aux Raffineries Saint-Charles), où il continue de prendre des soins médicaux (jusqu’au 27 juillet 1940), et dont le Commandant, le capitaine de Golbery, lui délivre, des 15 au 25 juillet 1940, « le droit à des repos consécutifs de 5 jours », avec permissions quotidiennes de la 1/2 journée et de la nuit jusqu’à 7h du matin.
Il est démobilisé le 27/7/1940 à 11h du matin (cf. Document du 27 juillet 40 : Centre démobilisateur des isolés, Raffineries Saint-Charles, Marseille : Caro Etienne, renvoyé dans ses foyers en exécution de la C.M 208//E.M.A. du 29 juin 1940, se retire à Marseille, 117 rue Benoît Malon, où il exercera la profession de Coiffeur.) C’est le retour à la vie civile. Un « Paradis Terrestre  » ? Quelques ombres tout de même : l’Occupation est là, les souffrances demeurent, qu’il faut aider à soulager, et la Zone libre bientôt ne le reste plus : plusieurs membres de la famille, dont Gilberte, la seconde épouse de mon grand-père Armand Caro, y laisseront leur vie]

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15 ème REGION                                                Dépôt d’artillerie N° 15
Place de Nîmes                  
                                   ORDRE DE MISSION
     
Tenant lieu de feuille de déplacement :
Il est prescrit au Sergent Caro Etienne,
De se rendre à Marseille
MOTIF : Rejoint le dépôt d’Infanterie n°154
                                                              Nîmes, le 1er juillet 1940   
                                                   Le Capitaine faisant fonction de Major

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autardLettre du Sergent –chef Autard adressée à Monsieur Roger Caro, 117 rue Benoît Malon, Marseille (B du R)

Toulon, le 1er janvier 1941

Mes chers amis,
   
Votre lettre m’a fait un plaisir plus grand encore que celui dont vous pourriez vous douter. Voici pourquoi. Je croyais que Roger était mort. Lorsque je me suis replié de la côte 271 en compagnie de quelques camarades et d’Etienne14  en particulier, il était désolé et désespéré de t’avoir perdu, et sans oser l’avouer il faisait les pires suppositions sur ton sort, et quand ces jours derniers j’ai écrit à Mme Caro, je redoutais la réponse.
Je te félicite pour t’être comporté aussi vaillamment. Je n’ai jamais douté de ton courage, et j’étais certain que tu ferais ton devoir. Ah ! si au moins tous les Français avaient agi ainsi.-
J’ai écrit à Pierre. Ma lettre m’est retournée, mais je sais que lui aussi s’est évadé.
Le lieutenant Contant est prisonnier en Allemagne. Le capitaine Diot ( ?). Le Commandant Desideri. Le Lieutenant Laurent. Nous étions ensemble au camp de Mailly avec de nombreux chasseurs du 64e dont Giraud, Cordonnier, Lions.
Il y a hélas des morts. Ségoufy, Augé, le petit de la 1/2 section de Letendre, le petit d’Alger, j’ai oublié son nom. L’adjudant Chef Mancelon, tué également. Gimbert prisonnier. J’en oublie.
Je t’écris brièvement aujourd’hui, j’ai de nombreuses lettres à faire. Je t’écrirai mieux ces jours-ci.
Je vous adresse à tous deux mes meilleurs vœux pour cette année nouvelle, et en attendant de vous écrire encore, je vous laisse tout à votre bonheur et je vous envoie une bonne amitié. (Georges Autard).
Je vous remercie aussi de vos bons vœux. Donnez-moi l’adresse d’Etienne dont je vous causerai ces jours-ci. Voici ma nouvelle adresse :
Georges Autard
« Société Paris Provence »
Fabrégas
La Seyne – Var
J’ai été chargé d’organiser et diriger une très importante exploitation. Situation tout à fait inespérée.

[14] Etienne Méric, mon oncle maternel, mari de la sœur de ma mère.

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[Les séquelles de la guerre sur la santé de mon père furent importantes ] :
Je soussigné docteur Albert Méry 253 rue de Lyon médecin chef au 64e BCA, 26e 1/2 brigade de Chasseurs Alpins à compter du 2 septembre 1939, déclare avoir soigné à plusieurs reprises le sergent Caro Etienne pour rhumatismes articulaires contractés en service, et en particulier au mois de Mars 1940 où le sergent Caro assurait avec son groupe de mitrailleuses la D.C.A sur une plate-forme de chemin de fer au cours d’un transport de troupes de Nice à Troyes et sous la pluie.
En foi de quoi je signe le présent certificat pour être remis aux autorités militaires.
Marseille le 30 octobre 1940.

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Je soussigné Pierre Letendre, Brigadier dans le corps des Gardes des Communications, ex Sergent d’active au 24e et 64e B.C.A, 1ère Section C.A.15 durant les hostilités, certifie sur l’honneur que le Sergent Caro Roger n’a souffert d‘aucun malaise quel qu’il soit pendant toute la campagne d’hiver, et a eu la première crise rhumatismale contractée le 16 mars 1940 après avoir effectué la garde D.C.A sur la plate-forme arrière d’un chemin de fer au cours d’un transport de troupes de Nice à Troyes.
Je certifie également sur l’honneur que le Sergent Caro a été porté malade à deux autres reprises sur le cahier de visite : du 8 avril à Fontaine Luyère après avoir passé une journée entière dans la neige pendant une garde D.C.A (sans abri et sans relève).
Le Sergent Caro a été également porté malade une troisième fois à Schneirheim, après avoir subi la pluie durant plusieurs heures consécutives en assurant avec son groupe de mitrailleurs la D.C.A sur une plate-forme de chemin de fer au cours d’un transport de troupes de Rouilly Gérardot à Hochfelden.
Je puis certifier conforme et sur la foi du serment les précisions ci-dessus, car moi-même, chef du 1er G/M. de la même Section que le Sergent Caro y assurait également les mêmes jours et les mêmes heures sous la pluie ou dans la neige la D.C.A de sécurité du Bataillon.
En foi de quoi, je signe le présent témoignage afin qu’il soit remis aux autorités militaires.
                                                                  Marseille le 13 décembre 1942

[15] C.A = Compagnie d’Accompagnement.

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[Bien longtemps après, en 1982, et grâce à l’intervention de Jacques Trielli auprès d’un homme politique ami, mon père obtiendra la (très modeste) retraite des Anciens Combattants et Victimes de Guerre] :

République Française
Secrétariat d’Etat aux Anciens combattants

Brevet de retraite du combattant
Code des Pensions militaires d’Invalidité et des Victimes de la Guerre

CARO Etienne – Roger
Né le 30-1- 1911 – MARSEILLE (B.D.R.)
Titulaire de la carte du combattant N° 67518 délivrée le 13-12-1982  (Service départemental de l’Office national des Anciens combattants et victimes de Guerre du VAR)
 Brevet de Retraite du Combattant : N° 13109654
N° d’inscription au livre de contrôle nominatif de la Direction des Anciens Combattants et Victimes de Guerre : 13109654

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[Après l’invasion de la zone Sud par les Allemands, à la suite d’une rafle, la seconde épouse de mon grand père Armand Caro, Gilberte, qui était juive, fut arrêtée et envoyée à Buchenwald. Elle y mourut. Mon père, averti de la rafle par des voisins, eut juste le temps d’aller chercher à l’école sa demi-sœur Suzanne, fille de Gilberte et d’Armand Caro, l’empêchant de rentrer à la maison, où elle aurait été aussi arrêtée et déportée. Mes parents la firent passer pour leur propre fille, et ma mère, ma sœur Maryse (née en 1942) et Suzanne furent envoyées dans le Cantal. Le Curé et le Maire, deux braves gens, et courageux, fournirent les documents nécessaires pour attester, le premier, que Suzanne était catholique, le second, que ma mère était réfugiée dans sa commune avec ses deux enfants (alors que je ne naîtrai qu’en 1945)] :

Polminhac 9 mai 1944 :

« Je soussigné curé de Polminhac diocèse de Saint Flour, certifie que Suzanne Denise Caro, née le 2 mars 1933 à Marseille, paroisse de Saint Théodore, doit prendre part à la cérémonie de Confirmation qui aura lieu à Polminhac, diocèse de Saint Flour, le 22 mai 1944.

                                       Polminhac le 9 mai 1944
   
                                                          Boudon, Curé

Vu pour légalisation de la signature de l’abbé Boudon apposée ci-contre, le 10 mai 1944, Le Maire de Polminhac (signature).

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Département du Cantal                                                          ETAT FRANCAIS
Mairie de Polminhac                                                         Travail – Famille – Patrie

                     Le 10 mai 1944

Le maire de Polminhac soussigné atteste que Madame Caro Marie-Thérèse, domiciliée à Marseille 117 rue Benoît Malon est actuellement réfugiée à Polminhac avec ses deux enfants depuis le 22 février 1944.

                                                      Le Maire

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La vie civile est retrouvée : volonté de bonheur et de progrès social

[Mon père est d’abord coiffeur]

GASTON COIFFEUR  HOMMES – DAMES
5, Place Sadi-Carnot, MARSEILLE
Téléphone Colbert 65-19

Marseille le 6 juin 1942

Je soussigné Dupuy Gaston (atteste) avoir eu à mon service comme ouvrier coiffeur Monsieur Caro Roger, de septembre 1936 à juin 1942, et n’ai eu qu’à me louer de ses services, ayant été un très sérieux collaborateur.
                                                   Signé : Dupuy
Vu pour certification matérielle de la signature apposée ci-dessus, le Commissaire de police, Marseille le 6 juin 1942.

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[Puis caissier] (cf. carte de l’Amicale des Chasseurs à pied et alpins avec mention de la profession + lettre sur le mérite comparatif des diplômes avant et après une réforme)

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[Et toujours le bonheur en famille : naissance le 22/04/42 de Maryse Caro ; naissance le 28/09/45, de Daniel Caro.]

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-Cours du soir en 1945/1946, sanctionnés par l’obtention du Certificat d’Aptitude professionnelle de Comptable (avec une Allocation de 500 francs en récompense) : cf. document de la Société pour la défense du commerce et de l’industrie de Marseille (cours commerciaux gratuits du soir) .

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«  Ma seule étoile est morte «
 

Le temps du foudroiement
 Maladie et mort de Ri16

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Monsieur R. CARO                                 Marseille, le 8 octobre 1947
117 rue Benoit Malon
MARSEILLE
   

 à  Monsieur le Professeur SALMON
Hôpital de la Conception
MARSEILLE
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Monsieur le Professeur,

Je m’excuse de vous relancer pour la 6ème fois en 21 jours, mais il est de mon devoir de vous signaler, vu la gravité et l’urgence du cas de ma femme (Mme COURT épouse CARO, Salle COQUAND, Lit 14) que depuis son hospitalisation, le 17 septembre 1947, aucun traitement ne lui a été prodigué.

Cette manière de traiter les malades frôle le crime, et sans savoir quel est le responsable de cet état de fait, je vous fais part de ma décision, si les analyses (azotémie, phosphatémie, etc.) n’ont pas été faites d’ici 48 heures, d’envoyer un rapport détaillé :

1°) – à l’Ordre des Médecins
2°) – aux Assurances Sociales (dont le budget paie des journées inutiles)
3°) – au Directeur de l’Hôpital.

Il y a cinq jours que vous avez signé son départ pour Sainte Marguerite. Elle est toujours là, et sans soin ; avouez, Monsieur le Professeur, que pour un traitement « énergique » l’hôpital le lui donne… Ce n’est ni plus ni moins qu’un scandale.

Je vous demande donc de lui faire :
1°) les analyses
2°) de bien vouloir la diriger vers Saint Joseph au lieu de Sainte Marguerite.

Espérant que vous voudrez bien donner des ordres en conséquence (et surtout veiller à ce qu’ils s’exécutent).

Veuillez agréer, Monsieur le Professeur, l’expression de mes sentiments distingués.
P.S. Ma femme a 2 enfants jeunes, qui ont besoin d’elle.

[16] Quand les médecins, après bien des erreurs de diagnostic, identifièrent enfin son mal, il fut trop tard : le cancer s’était généralisé.

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Hôpital de la Conception                               Marseille le 26 octobre 1947
Service du Professeur SALMON

Monsieur CARO
117 Rue Benoît Malon
Marseille

                                           Monsieur,

En réponse à votre lettre du 8 courant le Professeur, à son retour de Paris, me charge de vous dire ceci :

                        1) Il a eu l’amabilité de s’occuper immédiatement de votre femme, bien qu’elle ne soit pas hospitalisée dans son Service.
2) Il s’est entretenu de l’état de votre malade avec le Professeur André LENA pour accélérer son départ à Sainte Marguerite.
3) Il a fait téléphoner sept fois à l’Hôpital de Sainte Marguerite pour obtenir une place. Cet Hôpital possède très peu de lits et ne peut recevoir les malades que par ordre d’urgence.
 4) Il a obtenu l’admission de votre femme au dit Hôpital dans les délais d’urgence.

Pour terminer nous vous faisons remarquer que vous avez une conception assez singulière sur la reconnaissance due aux Médecins et Chirurgiens qui soignent bénévolement les Malades à l’Hôpital…
Recevez, Monsieur, mes sincères salutations.

                                                     La Secrétaire : L. L.

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Bulletin de sortie de l’hôpital daté du 30/11/1947hospitalisation_ri

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                 Ma mère mourra le 1er décembre 1947…

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[Mon père enferma sa correspondance entre lui et sa Ri dans une boîte noire, avec, fixé sur le couvercle intérieur de cette boîte et accompagné d’une photo du jour de leur mariage cet « Avertissement », daté du 5/1/48, et qui garde pour moi toute sa valeur] :

Marseille le 5 janvier 1948

«  Car vois-tu chaque jour
Je t’aime davantage
Aujourd’hui plus qu’hier
Et bien moins que demain »   

(suit, dans un dessin en forme de cœur : R ithé, Roger. Puis :)

avertissement

« Toi qui as ouvert cette Boite … si tu n’es NI MARYSE Ni DANIEL CARO, ferme la vite car ces lettres ne t’appartiennent pas et tu vas te faire VOLEUR car tout ce qui est écrit est à NOUS.


Si par malheur nos chers Petits n’y étaient plus … alors brûlez-les vite … sans les lire car elles renferment Notre Amour terrestre… Notre Bien LUMINEUX.
A mes petits, Maryse, Daniel, lisez-les… qu’elles vous servent de leçon … ces lettres de votre Maman, de votre Papa … vous serviront de guides sûrs… et vous y puiserez des leçons de haute tenue morale tout en apprenant comment il faut aimer.
Votre papa qui pleure son Amour enfui vers le Ciel et qui vous aime tendrement »

                                                       Roger

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[Après le décès de notre père, en janvier 1992, ce fut à Maryse, ma sœur aînée, que fut confié ce dépôt. Elle, qui à bien des titres eut des raisons de se sentir la mal-aimée, m’envoya la photocopie d’un poème écrit pour elle par mon père il y a bien longtemps, sans doute en 1944, et placé plus tard avec les lettres. Ma sœur accompagna son envoi d’un petit mot écrit sur l’enveloppe : « Un poème de Papa arrivé à sa destinataire 48 ans plus tard. Je … suis tellement émue ». Voici ce poème qui résume bien, je crois, l’amour absolu qui unissait Rithé et Roger.

Tu seras grande un jour ma Maryse adorée
Peut-être liras-tu ce feuillet que j’écris
Tu apprendras alors tout ce qu’ont enduré
Ta maman, ton papa, avec leur cœur meurtri.
   
C’était en février le vingt et un en date
Que le péril prochain me fit vous envoyer
Dans un calme pays où là-bas rien n’éclate
Où la guerre acharnée put bien vous oublier.

Ce PAYS ma chérie est du beau sol de France
Du sol de nos Gaulois, Pays de Durandal
Ce Pays a compris les gens et leur souffrance
Tu dois l’aimer, vois-tu, c’est notre beau Cantal.

La douleur et le sang, tout un peuple en souffrance
Rien ne toucha le cœur de nos maudits bourreaux
On affama les gens, on ligota la France
En privant nos enfants des aliments vitaux.
   
Tu comprends à présent pourquoi se séparèrent
Ta maman, ton papa, qui s’aimaient tendrement,
Pour protéger tes jours de bourreaux sanguinaires,
Pour que ton petit corps ignore les tourments.

Quand ton cœur sentira d’une façon durable
Qu’il est fait pour aimer, toujours éperdument,
Qu’il est bâti sur Roc et non pas sur le sable,
Alors ouvre ce mot, s’il manque tes parents.

Maryse, mon trésor, tu es mon espérance,
Mon enfant adoré, jolie cocotte en or,
Mon tout petit enfant, la chérie dont l’enfance
Doit être préservée de tous les coups du sort.

Tout cela tu le sais, ma petite Maryse,
Tu l’as vu, tu comprends ce que tu es pour moi,
Mais il faut cependant que j’avoue, que je dise
Qu’il existe un amour plus grand dont j’ai la Foi.

Cet Amour, mon enfant, il faut que tu pardonnes
Si ton petit cœur souffre en entendant l’aveu,
Il est pour ta maman, qui est une madone,
Qui m’a donné la vie, et m’a rendu heureux.

 

***************

[Dès lors, on ne s’étonnera pas de trouver écrit, derrière une photo de ma mère]:
   
« Mon Amour. Je vis pour nos petits, mais la vie est bien triste sans toi. »
                                                                     Roger.

[ ###  Fin de la première partie  ###]