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DÉNIGREMENT DE L’ALCHIMIE DANS LES IIII LIVRES DES SPECTRES DE PIERRE LE LOYER (1586)


Jamais, au grand jamais, personne ne conviendra qu’il est absolument inapte à apprécier un art
qui est cependant le plus compliqué, le plus verrouillé, le plus hautain de tous.


-Huysmans, Du dilettantisme. Certains, 1889.


IMG_0118_bisLes démonologues du XVIe siècle ont parfois adressé dans leurs pages des reproches à l'alchimie, quelquefois même formulé des doutes quant à sa possibilité. Ces critiques, à l’époque, étaient plutôt inhabituelles sous la plume d'auteurs laïcs. C'est pourquoi lorsqu'on retrouve dans un ouvrage polémique comme les IIII Livres des spectres de Le Loyer1 des pointes décochées contre les paracelsistes, des oppositions aux théorèmes du pseudo-Lull ainsi que des critiques railleuses à l'égard du Grand Œuvre, le fait vaut la peine d’être étudié.

Comme tout phénomène doit être analysé dans son contexte historique et philosophique, nous présenterons brièvement l’époque où l’ouvrage a vu le jour, ainsi que ses vices en matière de méthodologie. Puis nous esquisserons un rapide portrait de l’auteur avant de voir en détail quelques-unes de ses critiques de l’alchimie, ou dans ses propres mots, de cette « science pleine de vent ».


Un homme de son temps


S’il fallait en deux mots caractériser la littérature du XVIe siècle, c’est sans doute le terme de dilettantisme qui obtiendrait tout d’abord le suffrage des historiens. Que doit-on blâmer au juste pour l’amateurisme de la production littéraire de cette époque : le culte des textes classiques, l’emphase mit sur l’éloquence au profit de la rigueur, ou encore l’influence de l’humanisme? Car de manière générale, le XVIe siècle ne nous apparaît pas comme une période de grande spécialisation scientifique, mais plutôt comme le règne des spicilèges filandreux, des idées diffuses et de l’éclectisme de mauvais aloi. On dresse des chronologies à-partir du Déluge ou de la chute d’Adam, on puise dans les textes de l’antiquité sans faire la part des embellissements mythologiques, et on cite des passages altérés sans jamais penser à se référer aux sources originales. Une philologie pour le moins douteuse, des échafaudages de raisonnements spéculatifs et des jugements à l’emporte-pièce complètent le tableau. Au fond de la boîte, il ne reste que l’espérance d’avoir convaincu.

C’était cette réalité, sur laquelle les esprits méthodiques de l’époque avaient lieu de se lamenter, qui faisait dire au savant naturaliste Conrad Gesner que « tout le monde outrepasse de nos jours les limites de sa profession. Les maîtres d’école philosophent, les gens de lettres essaient de pratiquer la médecine, les chirurgiens font de l’astrologie et les astrologues de la chirurgie. A grand-peine peut-on trouver quelqu’un qui se maintient dans les bornes de sa formation afin d’en acquérir une maîtrise acceptable. Plusieurs gens qui n’ont jamais quitté leur lieu d’origine, ou qui ne l’ont certainement pas fait dans l’intention de botaniser, s’enhardissent néanmoins de faire imprimer des ouvrages soi-disant de référence sur les plantes2

Ensuite, l’esprit de controverse, lui, apparaît en un contraste marqué d’avec l’époque précédente, où la scolastique imposait aux partis en litige la forme de la ‘démonstration’, dans laquelle les objections devaient tout d’abord être réfutées. Mais c’est de l’histoire ancienne, tout cela. On fait désormais flèche de tout bois, n’argumentant que son point de vue partial, et recourant même s’il le faut la diffamation. Une telle approche était bien entendu peu féconde.
Considérant ces deux aspects, on peut dire que Pierre Le Loyer (1550-1634) était un homme de son époque. Un érudit tout à la fois poète, conseiller juridique et ‘orientalisant’, comme on appelait alors ceux qui avaient quelque compétence dans l’hébreu, il avait également l’esprit de chicane et la curiosité superficielle de tant de ses contemporains. Comment un homme de cette tournure pourrait-il résister à publier ses jugements sur l’Art Royal? Il n’a pas pu. Nous verrons un peu plus loin ce qu’il aura à dire de l’alchimie et de la transmutation des métaux.


Pierre Bayle, dans son Dictionnaire Historique et Critique, écrira de lui qu’il partage avec Postel la destinée de « doctes & fols ». Qu’ « il s’infatua tellement d’étymologies […] qu’il se rendit ridicule, et que le Grec lui ébranla le cerveau. »3

« C’etoit un des plus savans hommes de son siécle, & tout ensemble un des plus grands Visionnaires que l’on vit jamais. […] On voit dans son Livre des Spectres une lecture prodigieuse ; mais quelque savant qu’il fût, & cela avec un si grand mêlange de folie, il a été entiérement inconnu [des historiens] ». Bayle ajoute finalement « qu’on devoit conjecturer que s’il s’enfonçoit dans l’Erudition, il acquerroit une Litérature polie & assaisonnée d’agrémens, & non pas un Savoir bourru & pédantesque. » (Pierre Bayle, Dictionnaire Historique et Critique. Amsterdam, 1720, vol.III, p.137-138.)4

Étalage de la plus vaine érudition, les IIII livres des spectres forment un recueil diffus, au style discursif rappelant davantage les Miroirs médiévaux, avec son goût des merveilles. Pierre Le Loyer le fit publier en 1586 par le libraire et imprimeur angevin Georges Nepveu5 dans le contexte de la controverse à l’époque sur la réalité du Purgatoire. Un des points de vue des Protestants dans cette querelle avait été exprimé par Lavater en 15706 : les spectres sont des apparitions soit d’anges soit d’esprits infernaux, mais pas d’âmes de défunts revenant visiter les vivants; ce qui était bien entendu une négation implicite de l’existence du Purgatoire. Le livre de Le Loyer se voulait être la riposte catholique.7

Ses jugements sur l’alchimie

L’auteur fait référence à trois occasions dans le texte à l’art alchimique. Précisons d’emblée que ces références lui sont toutes défavorables.

Le Loyer se pose en contempteur de l’alchimie dans un chapitre à-propos des conjurations et moyens de chasser les mauvais esprits « entrans ès corps des hommes », où il annonce qu’il traitera tour à tour de la « superstition Iudaïque & Caballistique » et de la magie, mais cela seulement après avoir réfuté, comme il le dit, l’opinion de ceux qui disent pouvoir recourir à la quintessence et à la force des herbes pour exorciser les énergumènes :

«Et Raimond Lulle sera toujours aussi sifflé auecques sa quinte essence, à laquelle il donne telle puissance, qu’elle peut purger les noires & bilieuses humeurs du corps, et chasser les Diables, qui ayment volontiers telles humeurs, propices & convenables à leur nature.»8

Et de renvoyer le lecteur au ‘Lib.de quinta essentia’. Apparemment Le Loyer avait à l’esprit le livre de Rupescissa lorsqu’il faisait ainsi référence aux écrits sur la quintessence de Lull. L’ouvrage de Rupescissa De consideratione quinte essentie a souvent été joint au De secretis naturae du pseudo-Lull. Dès le XVe siècle, les deux textes circulent ensemble sous forme manuscrite, mais ne sont fréquemment attribués qu’au Doctor Illuminatus. L’impression à Venise, à-partir de 1514, du De secretis naturae « ou œuvre sur la quinte essence de Maître Raymond Lull » achèvera de les confondre dans l’esprit de la plupart.9

On retrouve de nouveau Lull à la page suivante :

«Et pour retourner à la force des herbes, Raimond Lulle dict encore, que l’Hipericon, ou la Perforée chasse de sa fumee les Diables. »10

Reproche-t-il à ces pratiques d’être entachées de superstition? Ce n’est pas clair, mais au moins il reste cohérent avec la position qu’il défend dans le débat : que seuls les dogmes et les rites promulgués par l’Église catholique sont valides.11

Le Loyer tourne ensuite son attention vers une autorité moderne, presque contemporaine, dans cette anecdote où son mépris est mal dissimulé :

« Et combien est-ce que les Medecins se trompent pour juger du temperament de leurs simples par la vue seulement & non par les autres sens ? J’ay vu un Medecin Empyrique à Paris qui se vantoit en plain Parlement […] que par le simple vue il connaîtrait toutes les qualitez & temperamens des herbes qu’on luy pourrait presenter, fussent celles qu’on envoye de l’Amerique dont les vertus ne sont encore qu’a peine connues des Medecins. Mais ce Paracelsite fut rebuté & rembarré auecques son Paracelse, et fut assez son ignorance descouverte par ceux qui furent commis pour l’interroger. »12

Il est quelque peu déconcertant d’apprendre qu’à cette époque des fanfaronnades fleurant le paracelsisme conduisaient son homme à répondre devant une commission. Quelles charges étaient réunies contre lui? De quel genre de commission d’enquête s’agissait-il ? On aurait souhaité que Le Loyer nous laisse des précisions à ce sujet.

Finalement, Le Loyer s’attaque au cœur du sujet par une profession d’incroyance en la transmutation des métaux :

« Quant à la mutation des métaux, je m’esmerveille comme ils s’en veulent servir de raison. Les métaux peuvent bien estre adultérez, & fardez, mais non changez [par les alchimistes] qui en soufflant espuisent leurs bourses & escarcelles, multiplians tout en rien, & suis incrédule, me pardonnent ces Philosophes s’il leur plaist, que l’Alchimiste puisse châger quelque métal qu’on puisse dire en or. »13

On conviendra que le ton tient davantage du persiflage que de la réfutation. Et l’on cherchera en vain ses justifications pour ce jugement dédaigneux.


*****


Comme on le voit, l’auteur des IIII livres des spectres attaque l’alchimie sur ses deux principaux aspects : ceux de la chrysopée et de l’iatrochimie (avant la lettre). Mais alors que les autres apologistes catholiques de la fin du XVIe siècle montent à l’assaut de l’impiété avec les armes de la raison et de la foi, Le Loyer, lui, n’a que son mépris, son incrédulité et ses railleries à opposer à l’Art Royal. On aurait cru qu’il ferait appel à des arguments doctrinaux ou moraux ; ou du moins à des arguments de logique. Mais non. Tout son arsenal se borne à des rejets arbitraires et sans appels, ou bien à tenter de tourner l’alchimie en dérision. Toutefois l’échec d’un tel savant à assiéger le ‘Palais Fermé du Roi’ aura pu avoir chez le lecteur perspicace un effet contraire à ce qui était prévu. Passant outre l’invective, le lecteur critique mais jusque-là indécis en aura peut-être inféré de la solidité des fondements de l’alchimie. Et jugé que la rhétorique de Le Loyer en est une pleine de vent.

-Carl Lavoie

NOTES

1. Pierre Le Loyer, IIII. ljvres des spectres, ov apparitions et visions d’esprits, anges et démons se monstrans sensiblement aux hommes. Angers, G. Nepueu, 1586, 2 vols (1ere édition). Copie utilisée: Library of Congress B1445.L4

2. Gesner, C., Bibliotheca universalis, 1545; cité dans Lynn Thorndike, A History of Magic and Experimental Science, Vol. V (New York, 1941), p.8.

3. A considérer ces deux traits, Le Loyer semble avoir eu au moins un avatar au XXe siècle.

4. A ce croquis rajoutons les vues de Gabriel Naudé (1600-1653), qui se gausse de sa crédulité et sa bigoterie («unauteur rempli de toutes les sornettes qui se débitaient de son temps sous la cheminée dans le village de sa naissance»), le citant dix-sept fois en compagnie de calomniateurs tels que Bodin, Godelman, De Lancre, Boissardus, « et autres démonographes. » (Gabriel Naudé, ‘Apologie pour tous les grands hommes qui ont esté accusez de magie’. Paris, 1669.)

5. Emblème No.222 dans L.-C. Silvestre, Marques typographiques, ou, Recueil des monogrammes, chiffres, enseignes, emblèmes, devises, rébus et fleurons des librairies et imprimeurs ... qui ont exercé en France, depuis l'introduction de l'Imprimerie, en 1470, jusqu'à la fin du seizième siècle (Paris, 1867), vol. I, p.108-109.

6. Première édition latine du De Spectris. Signalons les deux autres qui seront imprimées à Genève en 1575 et 1580. Il sera promptement traduit en français, et trois éditions des Trois livres des Apparitions desSpectres verront le jour d’ici la publication du traité de Le Loyer (Paris et Genève, 1571 ; Zurich, 1581). cfr. H .C. Lea, Materials Toward a History of Witchcraft (New York/ London, 1957), Vol. II, p.547.

7. « Même si cela peut sembler de nos jours une question relativement frivole que de demander à quelqu’un s’il croit ou non aux fantômes, cela permettait, au XVIe siècle, de distinguer aussi efficacement un Catholique d’un Protestant que ses croyances quant à la primauté du Pape ou en la messe.» (Keith Thomas, Religion and the Decline of Magic, New York, 1973, p.703.) Cette controverse sur l’origine humaine ou démoniaque des apparitions n’était qu’un des aspects des débats polémiques qui découleront des attaques que les Protestants feront porter sur le dogme du Purgatoire à l’ère de la Réforme naissante. Un excellent traitement du sujet est le tout récent essai de May Yardley, “The Catholic Position in the Ghost Controversy of the Sixteenth Century, with special reference to Pierre Le Loyer's IIII Livres des Spectres(1586)”; en appendices de Ludwig Lavater, Of Ghostes and Spirites Walking by Night (1572), Oxford, 1929 (réédition Kessinger, 2003).

8. Le Loyer, op.cit.Livre IV, ch.7, p.309. L’orthographe des i/j et des u/v a été modernisé dans cette citation et les suivantes.

9. “ liber…secretorum nature seu quinte essentie sacri doctoris magistri Raymundi Lulii”. Voir: L. Thorndike, History of Magic and Experimental Science (New York, 1941), Vol.V, p.535-536.

10. La même attribution erronée à Lull sera faite par plusieurs autres auteurs. Par exemple, l’alchimiste Oswald Croll, dans sa Basilica Chymica publiée à Francfort en 1609, donnera lui aussi à Lull la paternité de cette recette, et pour faire bonne mesure, y joindra l’autorité de Paracelse : « La feuille de l’hypericon, ou mille pertuis, cueillie en certain temps, & auec methode, chasse tous les fantosmes […] aussi l’herbe s’appelle fuite des demons, selon aucuns, à raison dequoy Raymond Lulle, tres-expert philosophe, dict fort bien que la fumée de la semence de ladite herbe chasse mesme les demons, lesquels sont accoustumés de bruire dans les maisons. […] Comme le soleil celeste chasse tous les mauuais esprits, lesquels ont coustume de se resiouyr [réjouir] parmi le silence affreux des tenebres ; de mesme l’hypericon, herbe principale outre toutes les solaires, appelée soleil terrestre par Paracelse, a esté remarqué par luy-mesme auoir la mesme puissance que le soleil. » (Oswald Croll, La Royalle Chymie de Crollius, traduitte en françois, par J. Marcel de Boulenc. Lyon, 1624. Pages 64-65 de la partie intitulée ‘Traicte des signatvres, ov vraye Anatomie du grand & petit monde’.)

11. On doit lui rendre justice de condamner du même souffle de semblables usages superstitieux que l’exorciste Girolamo Menghi prescrivait dans son Flagellum Daemonum (Bologne, 1578). D’ailleurs, le manuel du franciscain Menghi finira – tardivement – à l’Index des Livres défendus (décret du 4 mars 1709, entrée ‘Mengus Hieronymus’.)

12. Le Loyer, op.cit.Livre I, p.131.

13. C’est du même terme – transmutation – dont il se servira plus loin pour traiter de la lycanthropie, laquelle il ne croit pas non plus possible. On ne peut pas reprocher à Le Loyer d’être inconséquent. Cf. Livre II, chap. VII : « De l’extase des Sorciers, de la transmutation des Sorciers & Sorcières», aux pages 134-145 de la seconde édition de Paris, 1605.