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REGARD SUR LA CIGOGNE DANS LE DISCOURS ALCHIMIQUE AU XVIIE SIÈCLE.


Le lecteur qui feuillette un traité d’alchimie du XVIIe siècle ne peut manquer de remarquer la prévalence des références animalières émaillant le texte, tout comme il peut en admirer leurs figures dans les magnifiques tailles-douces ornant certains des livres de cette époque. Où qu’il aille, il est assaillit par cette ménagerie de fauves, de licornes, de bétail, de salamandres et de rapaces. Il s’impose assez rapidement que ces emblèmes doivent avoir une valeur de symbole. Mais encore faut-il savoir à quoi ils correspondent.

De nombreux travaux ont déjà été réalisés sur les représentations et le symbolisme de certains animaux dans les textes et l’iconographie des ouvrages d’alchimie. Parmi eux, ceux consacrés aux oiseaux y tiennent une bonne place. Études sur la signification du corbeau, du cygne et du paon, de l’aigle ou de la colombe; ou bien encore sur ces deux volucres lourds de significations hermétiques, le pélican et le phénix. Mais rien encore, cependant, sur la cigogne, cet oiseau rare de la littérature alchimique.

Ce sera donc l’intention de cette brève étude, d’indiquer en premier lieu quelles sources influentes ont déterminé la représentation de la cigogne; puis de relever, dans les ouvrages de Della Porta, de Maier et de Charas, quelques cas de son emploi dans le discours alchimique au XVIIe siècle. Ces utilisations, bien entendu, varieront selon l’intention spécifique du texte. Elles auront tantôt chez le napolitain une valeur d’analogie formelle, tandis que Maier, lui, s’en servira plutôt de façon métaphorique. Quant au traité de Moyse Charas, de la fin de cette époque, il proposera, nous le verrons, un usage plus pragmatique de notre oiseau.


DE CERTAINES SOURCES

Les croyances reliées aux mœurs de la cigogne l’ont érigée en figure emblématique de l’amour paternel et de la gratitude. On assure que son dévouement à ses petits est sans bornes et qu’elle les protège jusqu’à ce qu’ils soient devenus tout-à-fait indépendants, allant jusqu’à les porter sur son dos en plein vol avant qu’ils ne puissent voler de leur propres ailes. La piété filiale, elle, viendrait du fait qu’elle prendrait soin à son tour de ses parents en les nourrissant, lorsque ceux-ci-vieillissent1. Ce portrait semble avoir été partout reçu comme un article de foi, toutes les sources antérieures mentionnant, sans exception, ces deux qualités. Quelques autres traits, plus ou moins mythiques, gravitent autour de ceux-ci, mais ils sont rapportés sans trop de conviction : lorsqu’on prétend qu’elles n’ont pas de langue; ou encore qu’elles mettent en pièces la dernière d’entre elles à arriver, lors de leur migration...

L’une de ces caractéristiques, cependant, a son importance, en ce qu’elle a déterminé, pour ainsi dire, l’aspect de la cigogne dans l’imagerie du moyen-âge et de la Renaissance. C’est le fait, supposément bien connu, qu’elle se nourrisse de vipères. On la retrouvera presque toujours représentée un serpent au bec2, même jusque dans les ouvrages des naturalistes du XVIe siècle comme Conrad Gesner.

Les sources colportant ce portrait de la cigogne seront nombreuses, mais nous n’en retiendrons que trois, sur la base de leur influence, c’est-à-dire de leur diffusion (un fabuliste de la trempe de Césaire de Heisterbach ayant, jusqu’au XVIIe siècle, autant de poids qu’Aristote). Nous laisserons aussi de côté les sources poétiques antérieures la mentionnant, comme Ésope, Ovide3 ou bien Rabelais4 (dont Fulcanelli faisait grand cas, à tort, me semble-t-il), car bien qu’influentes elles aussi, elles laissent le chercheur sceptique par leur manque flagrant de rigueur objective et de sens critique.

Consultons donc plutôt Pline l’Ancien, ce compilateur si fiable et si sensé, pour y apprendre, après s’être fait répéter les contes au sujets de leur absence de langue et de leur habitude à déchirer la dernière arrivée, que “leur mérite est tel pour l’extermination des serpents, qu’en Thessalie on a porté la peine de mort contre celui qui les tuerait5.” Ailleurs, dans un chapitre à-propos des antidotes, il note : “De la même façon, contre tous les venins on a l’estomac de cigogne 6.”

Que l’on décide au lieu de parcourir un bestiaire médiéval, comme cet exemplaire typique du XIIe siècle conservé à l’université de Cambridge, et on verra que les chances d’y retrouver recopiées toutes les fictions précédentes sont excellentes. La popularité de tels bestiaires enluminés acheva probablement de répandre ces mythes parmi les lettrés et les gens des cours de toute la chrétienté, car on peut difficilement surestimer aujourd’hui l’influence qu’eurent, à leur époque, de tels traités7.

Toujours plus près de nous, une dernière source, l’Iconologia de Cesare de Ripa, ce bréviaire du symbolisme allégorique qui connut, au XVIIe siècle uniquement, une dizaine d’éditions, nous présentera, lui, la cigogne sous son aspect de protecteur vigilant8.

DE DIFFÉRENTS USAGES

Nous avons donc bel et bien affaire à un symbole conventionnel. Mais nous allons voir cependant qu’il ne possède pas, en ses rares apparitions dans le contexte des écrits alchimiques du XVIIe siècle, de cette constance de signification qu’on lui retrouve dans les sources citées précédemment.

L’ouvrage du napolitain Giambattista Della Porta De Distillationnibus Libri IX (‘Neuf Livres sur la Distillation’) fut tout d’abord publié à Rome en 1608, puis à Strasbourg dès l’année suivante, des presses de Lazare Zetzner9. Traitement très différent d’avec son traité sur la ‘Magie naturelle, en vingt et un livres’ qu’il publia en 1584 et où, en traitant en certains chapitres de l’alchimie et des transformations chimiques des métaux, il citait sans apparente discrimination des auteurs sensés aux cotés de d’autres moins crédibles et moins modérés. Son traité sur les distillations, ouvrage de maturité, offre une exposition sobre et détaillée d’à-peu-près toutes les méthodes et les applications possibles de la distillation à son époque. Parmi les emprunts à Zozime, aux textes de Geber, au neuvième livre du Pirotechnia de Biringuccio, sans oublier l’incontournable ouvrage de Brunschwig, on en vient au chapitre “Des différentes sortes de vaisseaux”, qui est un essai sur la nomenclature des vases, et illustré de vignettes de facture plutôt naïve, où nous retrouvons notre volatile.


Nous utilisons aussi un vase recourbé - bien entendu au col recourbé - mais au large ventre quand il s’agit de ces simples qui ne peuvent s’élever que très peu. Parce qu’il imite le cou de la cigogne, on l’appelle communément “cigogne” ou “storca” et nous l’utilisons pour distiller les eaux-fortes. Et parce qu’il tord le col, nous l’appelons “retorte” : si bien que ce qui est obstinément rebelle à s’élever malgré la force d’un feu vif, s’écoule assez volontiers par le col de la retorte.

On le voit, la cigogne ne servit uniquement ici que de correspondance formelle, que d’analogie; alors qu’elle prendra, avec Maier, une dimension différente. Dans ­l’un des livres qu’il composera durant son séjour en Angleterre, le Symbola Aurea Mensea (‘Symboles de la Table d’Or’), et qu’il publiera à Francfort en 1617, l’année suivant son retour, il mentionne la cigogne dans une ‘Allégorie subtile’ au Livre XII et la compare, dans son instinct migrateur, à sa propre vie d’alchimiste errant :

Mais quant à la Médecine que je cherche; comment puis-je en avoir parfaite connaissance avant de l’avoir vue et touchée? Comment puis-je devenir un Maitre avant même d’avoir été un chercheur? Les richesses des différents pays ne sont pas toutes les mêmes; et peut-être pourrai-je apprendre dans un coin du monde ce que je ne pourrai apprendre dans un autre. De plus, je me demande : À qui la vie d’un pèlerin cause-t-elle du tort? Ne sommes-nous pas tous pèlerins ici-bas dans ce lieu où le Christ nous a précédé? Et n’est-ce pas un exemple de pérégrination qui nous est donné par [...] la cigogne, et les autres oiseaux de passage? Le monde entier n’est-il pas ouvert devant l’homme comme les cieux le sont pour les oiseaux?

Dans une récente monographie, Hereward Tilton commente justement ce passage : “Maier considérait toute son existence ici-bas comme étant une longue quête spirituelle, qui tiendrait d’une certaine façon du pèlerinage religieux, mais qui serait également un reflet fidèle du processus de transformation alchimique. Il expose ses remarques les plus claires sur ce sujet dans son Allégorie subtile, dans laquelle il entreprend un voyage imaginaire. [...] Il justifie cette longue errance en référant à l’ordre naturel que Dieu lui-même a créé.10

Une dernière utilisation de la cigogne en ce contexte se retrouve, en 1676, dans la Pharmacopée Royale Galénique et Chymique, de Moyse Charas. Quatre autres éditions11, dont une aussi tardive que 1753, attestent de l’estime que l’on portait à l’ouvrage. L’ « Apothicaire Artiste du Roy en son Iardin Royal des Plante» s’était, du reste, déjà taillé une place dans la communauté savante de l’époque par son traité prouvant, par le fruit d’expériences et d’observations minutieuses, que le fluide jaunâtre que sécrète la vipère lors de sa morsure n’est qu’une salive inoffensive, et que c’est davantage son esprit agressif et enragé, ses imaginations cholériques et vindicatives qui affligent ses proies12. Ceux qui nourriraient encore des doutes sur les qualités scientifiques de sa Pharmacopée Royale pourront se rassurer en consultant les sections traitant du Magistère de Saturne, de l’Or fulminant, ou bien de l’Esprit de Mercure, (étant) l’un des Principes Chymiques. Les préparations et applications de la Corne de cerf calcinée Philosophiquement, de sa Lune caustique, ou Pierre Infernale, ou encore de son Huile volatile de Crane Humain13, sont, elles aussi, assez représentatives. Relativement à notre sujet, il nous certifie qu’ « on recommande les Sels volatiles des Cigognes contre toutes sortes de venins » (p. 798), puis à la page suivante, qu’ « on estime beaucoup la Poudre de la partie interne de l’Estomach des Cigognes, contre toutes  ­sortes de venins, la donnant dans quelque liqueur cordiale, depuis un scrupule, jusqu'à une drachme ». Il est assez troublant de voir une sommité comme Moyse Charas s’en remettre ainsi à Pline l’Ancien pour la confection d’un antidote. Mais contre la tentation de juger trop sévèrement de pareils écrits, il faut garder à l’esprit qu’ils doivent demeurer contextualisés, et qu’ils ne représentent chacun, dans des domaines respectivement technique, philosophique et thérapeutique, qu’une des facettes du système de pensée alchimique de leur époque.

Carl Lavoie








  1. Étymologiquement, jusqu’à une date relativement récente, on faisait dériver cigogne de l’ancien français seoigne.
  2. À cet attribut se substituera parfois un crapaud, la valeur étant la même, car ce dernier était alors perçu comme un animal venimeux. Le bestiaire médiéval de Cambridge présente cette variante d’attribut.
  3. Ovide, Les Métamorphoses, VI, 90.
  4. Rabelais, Le cinquiesme et dernier livre des faicts et dits heroïques du bon Pantagruel, Lyon, 1565; à-propos des figures ornant les colonnes du bassin dans le temple (chapitre XLII, p.87v.) : “Sus la sixiesme Mercure en hydrargyre, fixe, maleable & immobile, à ces pieds vne Cigogne.”
  5. Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, livre X, chapitre XXXI - ‘Les cigognes’.
  6. Ibid., livre XXIX, chapitre XXXIII - ‘Contre les autres venins’.
  7. White, T. H. (éd.), The Bestiary, a Book of Beasts. Being a translation from a latin bestiary of the twelfth century. New York, 1960, p.232.
  8. Allégorie de Rempardo da i Tradimenti (Défense contre la traîtrise). Mais peut-être Ripa attribue-t-il par erreur à la cigogne la vigilance proverbiale des grues. D’ailleurs, il les confond à nouveau dans l’allégorie des ‘Soing’ (soins), où il décrit une figure “prés de laquelle est une Gruë qui se soustient sur vn pied”.
  9. C’est de cette édition - Argentorati (Strasbourg), MDCIX - dont nous nous sommes servis.
  10. Tilton, Hereward, The Quest for the Phoenix: Spiritual Alchemy and Rosicrucianism in the Work of Count Michael Maier (1569-1622). Berlin-New York, 2003, p. 56.
  11. Sans compter la traduction anglaise faite en 1678 ni la latine, de 1684.
  12. Nouvelles expériences sur la vipère, Paris, 1669.
  13. « La meilleure Préparation Chymique que l’on puisse faire du Crane humain est celle de sa distillation ; pour laquelle ayant eu deux ou trois Cranes d’Hommes étranglez, ou morts par quelque autre violence lors qu’ils estoient bien sains, on les mettra dans une grande Cornuë de grez, etc. »


Source des illustrations

  • Figure 1: Gesner, C., Icones animalium quadrupedum viviparorum et oviparorum..., vol. II, Zurich, 1553, p.121.
  • Figure 2: White, T. H. (éd.), The Bestiary, a Book of Beasts. Being a translation from a latin bestiary of the twelfth century. New York, 1960, p. 232.
  • Figure 3: Porta, G. della, De Distillationnibus Libri IX, Strasbourg, 1609, chapitre XIX.
  • Figure 4: Silvestre, L. C., Marques typographiques, volume I, Paris, 1867, p. 353. Marque no.639 : ‘Sébastien Nivelle, libraire et imprimeur à Paris, de 1550 à 1603’.