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Magnétisme et feu secret (1820 - 1912)


...the intention is to highlight the complexity of the relations between science, natural philosophy, cosmology and religion [...], against the tendency of earlier generations to deny this complexity in the interest of simplifying “religion versus science” oppositions.”  WOUTER HANEGRAAFF (Ed.) Dictionary of Gnosis and Western Esotericism, (Leyde et Boston. 2005), p.viii.

La littérature de l’alchimie entraîne souvent le lecteur dans des sentes menant aux champs connexes de la métallurgie et de la minéralogie, de l’astrologie et des écrits mystiques, ou encore dans le domaine des ouvrages techniques, comme ceux traitant de la distillation, de la fabrication des émaux ou de l’art du verrier. Mais parmi tous ces arts, on ne sera guère surpris que se soit celui de la médecine qui sembla le plus préoccuper les hermétistes. En abordant la médecine, les auteurs rejoignaient cet autre axe de la recherche alchimique parfois éclipsé par celui de la transmutation des métaux : la poursuite de la fabrication d’une Médecine universelle1.

Ces liens tissés entre l’Art Royal et la médecine ne se sont jamais rompus, même pendant cette période de grande indigence en matière d’alchimie que fut le XIXe siècle. L’hermétiste Albert Poisson, dans un regard rétrospectif sur son temps se désolait de ce phénomène de disette, auxquels le Traité élémentaire de chimie de Lavoisier et le positivisme d’Auguste Comte ne furent certainement pas étrangers : « Dans notre siècle l’Alchimie semble morte, ce n’est plus qu’une science curieuse, intéressante à connaître pour l’histoire de la chimie. D’alchimistes attachés à l’antique doctrine, nous n’en trouvons que deux : Cyliani et Cambriel » 2.

Mais les échanges réciproques médecine-alchimie, eux, continuèrent pourtant au cours de ce siècle (quoique de façon moins manifeste qu’auparavant). Ce sera donc à-partir de documents  de cette époque, allant du premier quart du XIXe siècle jusqu’à la Belle Époque, que nous nous proposons d’illustrer la vivacité de ces rapports qu’entretinrent l’alchimie et la médecine en relevant quelques références -­ alchimiques dans les écrits sur le magnétisme animal, cette thérapeutique en marge de la médecine officielle du temps. Nous y découvrirons du même coup d’intéressantes allusions au ‘Feu secret’, ce concept qui fut toujours fondamental aux différents systèmes théoriques et techniques de l’alchimie.


Alchimie et magnétisme : convergences

La littérature du magnétisme animal origine des travaux du médecin allemand Franz Anton Mesmer (1734-1815) qui postulait l’existence d’un fluide universel invisible, genre d’avatar du spiritus mundi. Tout phénomène physique s’expliquait, selon lui, par l’action de ce ‘fluide magnétique universel’ pénétrant chaque corps, terrestre comme céleste (Les récentes découvertes des propriétés de l’aimant donnaient beaucoup de crédibilité à cette théorie ; le terme de ‘magnétisme animal’ étant d’ailleurs une analogie au magnétisme minéral : action à distance, force invisible traversant la matière, etc.).  Le corps humain lui-même y avait une grande susceptibilité, et la santé d’un patient pouvait ainsi être restaurée par la manipulation de ce fluide, le guérisseur, ou magnétiseur, rétablissant le flux naturel à l’aide du fluide émanant de sa personne3.

Les tenants du magnétisme animal survécurent jusqu’à la toute fin du XIXe siècle, même après qu’en 1784 une commission royale de scientifiques – dont Lavoisier –  chargée d’enquêter la question du ‘mesmérisme’, comme on l’appelait alors, eut conclu que l’imagination, à elle seule, pouvait produire les effets observés, et qu’il était impossible de prouver l’existence d’un quelconque ‘fluide magnétique’. Ce rapport réfutant la théorie de l’action fluidique  aura visiblement eut un certain poids dans l’opinion des chercheurs sur le magnétisme. Par exemple, le baron d’Hénin de Cuvilliers, qui publiera son étude sur l’alchimie dès 1820, répètera presque mot pour mot le rapport de cette commission : « l’astrologie, qui semble la parodie de l’astronomie ; l’alchimie, qui est la partie mystique de la chimie […] n’ont des vertus chimériques qui n’existent que dans l’idée, et qui, cependant, produisent quelquefois des effets véritables par la force de l’imagination. » (Le Magnétisme Animal retrouvé dans l'antiquité, ou, Dissertation […] sur l'origine de l'Alchimie, seconde édition, Paris, 1821, p. 123.) 

On voit que d’Hénin de Cuvilliers veut faire d’une pierre deux coups en niant la notion d’un fluide universel et en réduisant en même temps les phénomènes de  l’Art d’Hermès au niveau de la psychosomatique. Il nous livre d’ailleurs son programme de détraction dès les premières pages : «Quant à l'Alchimie, qu'on appelle aussi Philosophie hermétique, qui a pour objet de trouver la pierre philosophale, de découvrir la transmutation des métaux, et principalement le secret de faire de l'or, je lui ai consacré un chapitre à la fin du présent ouvrage. Cette prétendue science est pour ainsi dire la partie mystique de la chimie. Le mot mystère est synonyme de mensonge et absurdité pour l'objet dont je m'occupe. C'est dans ce sens que je ferai connaître les rapports qui existent entre les Magnétistes et les Alchimistes.»4

Afin de mettre en lumière ces relations, il se propose d’étudier trois alchimistes, Basile Valentin, Paracelse et Van Helmont, en qui il voit des précurseurs de la théorie fluidique («ces empyriques, que la postérité n'a jamais rangés dans la classe des vrais savans»).  Voyons ce qu’il en dit. 5 

De la vie et des idées du premier de ces « visionnaires », l’auteur écrivant sous le nom de ‘Basile-Valentin’6, il se contente de citer les dictionnaires biographiques de l’époque, qui eux-mêmes formulent des doutes sur la véritable identité de l’adepte. Quant au lien qu’il établit entre son œuvre et le magnétisme, il ne lui attribue rien de moins que la paternité du concept de ‘Fluide’ et semble référer, sans toutefois le citer, à son Traité des choses naturelles & surnaturelles  (1ere éd. : Eisleben, 1603) où l’on retrouve épars quelques procédés curatifs où cette notion de magnétisme entre en jeu.7

Paracelse, lui, est traité plutôt rudement. Il ne s’accorde même pas à voir en lui une grande figure de la médecine. Aucune référence non plus à sa connaissance étendue des ‘simples’,  ni à ses traitements par ce qui deviendra l’iatrochimie. Il n’est, à son avis, qu’un débiteur de Basile Valentin, un impudent « digne d’être comparé à ces charlatans qui figurent, sur des tréteaux, dans les places publiques. »  L’analyse de Thouret au siècle précédent, d’un style plus sobre, laissait cependant elle aussi pressentir des doutes : « Mais c'est surtout Paracelse qui prétendit avoir découvert dans les êtres animés une vertu secrète analogue à celle de l'aimant, vertu qui procéderait des corps planétaires ; magnale ex astris descendit et nullo alio. Les principales fonctions de l'économie ne pourraient, suivant Paracelse, s'expliquer que par la propriété magnétique ».8

Finalement, concernant le cas de Van Helmont, le pouvoir ne venait pas là non plus du médecin-même. Il n’obtenait pas ses cures, insiste d’Hénin de Cuvilliers, grâce à un genre de fluide qui sourdait de lui, mais par ses connaissances des sympathies entres les choses naturelles, des attractions et répulsions inhérentes qu’il décrivit dans son livre sur la ‘guérison magnétique des plaies’, ouvrage qu’il fit publier pour entrer dans la controverse faisant rage en son temps à-propos de l’onguent armaire, et qui opposait Goclenius au P. Jean Roberti S.J. (ce dernier soutenant que les guérisons obtenues ainsi ne pouvaient l’être que par l’assistance des démons.)9

On pourra mentionner comme une note marginale que cette controverse devait perdurer jusqu’à l’époque qui nous intéresse puisqu’en 1853 la position de l’Eglise n’avait toujours pas été décrétée : « La question générale de la licité ou de l'illicité (sic) du magnétisme, considéré en lui-même, demeure encore indécise. […] Quand nous examinons de près les effets du magnétisme, il n'est pas évident pour nous qu'on doive les attribuer à l'intervention du démon. Mais la réponse du vicaire de Jésus-Christ, quelle qu'elle soit, lèvera toutes nos difficultés. »10  Étrange écho, persistant de la sorte pendant plus de deux siècles.


Du ‘Feu secret’

Il est une particularité que l’on observe chez ces auteurs des traités sur le magnétisme animal se mêlant d’hermétisme,  c’est la fréquence à laquelle ils font allusion au concept du ‘Feu secret’. Et ils y réfèrent tous de façon explicite.

Le Baron Du Potet, notamment, dans son ouvrage de ‘thérapeutique magnétique’, compare la médecine traditionnelle (« Pauvre médecine d’école ! ») avec le magnétisme dans un chapitre intitulé carrément ‘Alchimie magnétique’ : « Le magnétisme, au contraire, lorsqu’il est bien conduit, purge nettoie, et ne laisse dans le corps que tout ce qui est rendu a l’état sain ». Un programme, à demi-mots, à la Solve et coagula. Mais les ‘Fils de sciences’ dont l’intérêt aura été piqué par cette insinuation auront de quoi se réjouir s’ils poursuivent leur lecture, car il leur est annoncé, quelques lignes plus loin, la nature même de l’élusif ‘Feu secret’ : c’était tout bonnement le fluide des magnétiseurs !

«Magnétistes, vous pouvez aider l’alchimiste, […] donnez-lui un peu du feu qui est en vous. Il saura, lui, faire ce que vous ne savez pas ; il saura composer des acides et des alcalis, produire le soufre, le phosphore et le fer et employer ces agents aux besoins du corps, mais il lui faut du feu, le feu de la vie; avec ce secours, son art est cent fois supérieur à celui du médecin» 11.

Ces accointances du magnétisme avec l’alchimie se poursuivront encore ainsi pendant quelques décennies, jusqu’à la Belle époque, où nous les retrouverons en connexion avec la médecine officielle, à nouveau dans le cadre d’une thèse inaugurale, cette fois de la plume de R.-F. Allendy :  « Le Grand Œuvre devait être accompli sous l'influence d'un agent mystérieux, désigné dans les traités alchimiques sous le nom de "feu secret." Quelques-uns pensent que les alchimistes s'efforçaient de donner un peu de leur propre vie à la matière en la magnétisant à l'aide de passes. »

L’auteur rapporte là une conception qu’il va rapidement entériner puisqu’on retrouvera cette glose de son crû, à la page suivante, à-propos d’un motif de Notre-Dame de Paris : « Mais la partie la plus curieuse est constituée par les bas-reliefs en médaillons placés à hauteur d’homme. On y voit, par exemple (du côté droit), […] un homme présentant son enfant au feu du ciel, et dissimulée dans un coin de ce ciel, une main étendue: c’est l’Alchimiste  « appliquant le feu secret »  sur son œuvre : la main, c’est la passe magnétique dont nous avons parlé. »12

On est toutefois amené à s’interroger sur la bonne foi du docteur Allendy lorsque l’on aperçoit dans un médaillon de cette section une représentation très conventionnelle d’un Sacrifice d’Abraham, avec Isaac en passe d’être immolé et un autre élément détérioré, ange ou Main de Dieu, écartant un ruban de nuées dans un coin du ciel…

A bien considérer le dénuement de cette époque quant à la production d’une littérature alchimique dite ‘traditionnelle’, on s’aperçoit que l’hermétisme se diffusa en partie par des canaux souterrains, par des voies détournées. Le magnétisme, ce rejeton éphémère de la thérapeutique, fut l’une de ces voies de diffusion.

Cet aperçu, quoique bref, aura tout-de-même servi à démontrer la continuité des rapports que maintinrent la médecine et l’alchimie au XIXe siècle ; période, nous l’avons dit plus tôt, d’une grande pauvreté pour la philosophie hermétique. Nous avions déjà évoqué deux raisons possibles à cela ; une troisième pourrait bien être la volonté de se dissocier des tentatives de rationalisation de l’alchimie que proposèrent des auteurs tels que Tiffereau et Jollivet-Castelot. De crainte de se voir assimilée à ces vues réductrices, l’alchimie sembla s’enfouir loin du regard de la foule pour ne reparaître publiquement qu’au siècle suivant, en 1926, date qui fut assurément pour elle comme une levée de l’aurore.

Carl Lavoie


Notes

  1. Ces deux facettes de la quête alchimique se sont parfois recoupées au niveau du langage et des idées chez certains auteurs, l’Élixir universel ayant parfois la vertu de soigner non pas seulement les maux humains, mais aussi de guérir la lèpre des métaux, et de les assainir jusqu’à leur état ultime d’or. Par exemple, l’Emblema XIII de l’Atalanta fugiens de Maier (Oppenheim, 1617).
  2. Albert Poisson, Théories et symboles des alchimistes : le grand-œuvre… (Paris, 1891), p. xi. Son ‘essai sur la Bibliographie alchimique du XIXe siècle’, placé en annexe, semble étayer son assertion : seuls les deux ouvrages de Cyliani et Cambriel, l’Hermès dévoilé (1832) et le Cours de philosophie hermétique ou d’alchimie en 19 leçons (1843) peuvent en effet se qualifier d’authentiques traités originaux d’alchimie (ils furent d’ailleurs réédités ensemble par B. Husson : Deux traités alchimiques du XIXe siècle…). Les autres titres cités par Poisson ne sont que des études critiques dans la foulée des travaux de Berthelot, des pièces de littérature, des rééditions d’anciens textes classiques, des biographies d’alchimistes réels ou mythiques, etc.
  3. Cette croyance au pouvoir des émanations semblait être sincère chez Mesmer, à preuve, sa thèse inaugurale de médecine portant sur l’influence que pouvaient avoir les planètes sur le corps humain (De planetarum inflexu in corpus humanum, 1766).
  4. Étienne Félix (Baron d') Hénin de Cuvillers, Le Magnétisme Animal retrouvé dans l'antiquité, ou, Dissertation historique, étymologique et mythologique, sur Esculape, Hippocrate et Galien; sur Apis, Sérapis ou Osiris, et sur Isis; suivie de recherches sur l'origine de l'Alchimie. Seconde édition (Paris, 1821), p. 6. Il publiera cette étude par elle-même l’année suivante, mais malgré ce que promet le titre, la ‘recherche sur l’origine de l’Alchimie,’ extraite elle aussi des Archives du magnétisme animal (aux pages 237 à 242) n’y figurera pas. Nous nous réfèrerons donc à ces Archives de 1820.
  5. « Ce système d'un fluide purement idéal, auquel on a donné la dénomination de fluide magnétique animal, est moderne. [...] Il était bien digne assurément des visionnaires, des enthousiastes et des charlatans qui l'imaginèrent. Il suffit de nommer Basile-Valentin, - Paracelse, - Goclénius, - Van-Helmont, - Mesmer, etc., etc., […] ces empyriques, que la postérité n’a jamais rangés dans la classe des vrais savans ». Hénin de Cuvillers, Archives du magnétisme animal (Paris, 1820), p.234. Il discute d’eux en particulier à-partir de la page 237, dans ses ‘Notices succinctes sur les principaux auteurs qui ont imaginé ou adopté le système d’un Fluide magnétique animal’. Pour une idée de l’influence qu’eut ce texte d’Hénin de Cuvillers, cf. J. Fr. Michaud, Biographie universelle, ancienne et moderne (Paris, 1857), p.82, article ‘Helmont ’ : « Il avait plus d’instruction et de talent que Paracelse, auquel on le comparait souvent. Après sa mort, il eut le sort de celui qu’il avait pris pour modèle : la postérité range l’un et l’autre dans la classe des visionnaires, et non dans celle des vrais savants. »
  6. « Basile Valentin, auteur fictif qui n’est évidemment pas le soi-disant précurseur de Paracelse au XVe siècle comme le veut sa légende, mais un simple prête-nom pour un paracelsien de la fin du XVIe siècle, sans doute Johann Thölde, l’inspecteur des mines de Cronac (c. 1565-av. 1624). » Didier Kahn, Les manuscrits originaux des alchimistes de Flers, dans ‘Alchimie : art, histoire et mythes’ (Paris/Milan, 1995), p. 405.
  7. « Dans cet aimant d’or sont cachés la solution de tous les métaux et la maîtrise de tous les minéraux, leur matière primitive, les forces pour la santé, et aussi la coagulation et la fixation des métaux, en même temps que la possibilité et la vertu de chasser toutes les maladies. » ‘Basile Valentin’ (J. Thölde), Traité chymico-philosophique des choses naturelles et surnaturelles des métaux et des minéraux (1679), Chapitre VI : De l’Esprit de l’Or; traduction de G. Ranque, La Pierre philosophale (Paris, 1980). Voir également le Traité du soufre, du vitriol et de l’aimant (Erfurt, 1624).
  8. Michel Augustin Thouret, Recherches et Doutes sur le Magnétisme Animal, Tome II (Paris, 1784).
  9. J.-B. Van Helmont, Disputatio de magnetica vulnerum naturali et legitima curatione, contra R.P. Johannem Roberti (Paris, 1621). Pour un traitement de l’épisode de la controverse sur l’onguent armaire dans lequel sera impliqué Van Helmont, se référer aux études de Walter Pagel, Joan Baptista Van Helmont: Reformer of Science and Medicine (Cambridge University Press, 2002), pp. 8 -11; et: Allen G. Debus, Chemistry and Medical Debate: Van Helmont to Boerhaave Published by Science History, 2001, pp. 36-38.
  10. S.E. le cardinal Gousset (Thomas Marie-Joseph) Théologie morale à l'usage des curés et des confesseurs (Paris, 1853) ; Du Décalogue, Article 425. (Pages 179-180).
  11. Du Potet (J., Baron), Thérapeutique magnétique, règles de l’application du magnétisme à l’expérimentation pure et au traitement des maladies (Paris, 1863), p. 129-131.
  12. René-Félix Allendy, L’Alchimie et la médecine. Étude sur les théories hermétiques dans l’histoire de la médecine, thèse de médecine, Paris : Charconac, 1912, p. 49-50. Je remercie ici monsieur Archer d’avoir bien voulu retrouver et vérifier la première des deux citations dans son propre exemplaire.